MAURICE LIMAT
LES PORTES DE L’AURORE
COLLECTION « ANTICIPATION »
ÉDITIONS FLEUVE NOIR
PROLOGUE
Où est-il ?…
En quel lieu ? Quel pays ? Quel Univers ?
Il ne le sait et ne s’en soucie guère. Il va et tout est bien ainsi. Il va parce qu’il doit marcher, avancer, progresser, vers le but mystérieux et définitif qui est le sien.
Autour de lui, devant lui, tout est… C’est indéfinissable. Pas de couleurs. Les mots humains ne peuvent le décrire, ce monde où il progresse, incroyablement à l’aise depuis qu’il a été délivré.
Les ténèbres ? Sûrement pas. Ce n’est pas non plus la lumière, ni même la grisaille.
Qu’importe d’ailleurs puisqu’il ne se pose pas la question.
Ni aucune autre question.
Tout à l’heure, il y a… quelques minutes ? Des semaines ?
Un an ? Un siècle ?
… Il a eu l’impression que son corps tombait dans quelque chose de noir, de plus que noir, un abîme obscur et silencieux, un abîme de néant.
Mais, tandis que ce qui était ou avait été son organisme, s’effondrait dans ces abysses, des cloches sonnaient à toute volée.
Un formidable carillon dont on ne savait s’il était un hymne à la joie ou un glas effroyable.
Des cloches… des cloches tintaient, vibraient, grondaient et il avait eu nettement l’impression de la rupture, cette rupture qui enfantait l’impression de délivrance.
Le corps, dans le gouffre noir. Et lui (qui était-il alors puisqu’il n’avait plus de corps ?), lui continuait à avancer, mieux, à monter.
À s’élancer, avec une impression de paix profonde, vers…
Il ne sait. Il va. Le corps est absent, annihilé par l’abîme sombre, et les cloches se sont tues.
Il est bien. Aucun besoin avilissant ne l’enchaîne. Aucun désir ne le tenaille. Aucune passion ne l’embrase plus.
Qui est-il ?
Encore un problème qui n’existe pas, qui n’existe plus pour lui, alors que quelquefois, au cours de sa vie, comme bien des hommes, il a pu se demander, tout à coup, traversé par une idée subite, venue on ne sait d’où : mais qui suis-je donc ? Cet être biologique, ce produit héréditaire de générations qui se perdent dans la nuit des temps, cette pensée en marche, ce conglomérat de cellules si bien organisées, traversées de plaisirs vifs et de souffrances aiguës, qui est-il ?
Inutile tout cela. Il ne s’interroge plus et ce n’est pas là sa moindre béatitude.
Il est dans un désert, mais il est dans la paix.
Une paix presque totale.
Presque…
Ce n’est pas encore tout à fait cela puisqu’il n’est pas arrivé au but. Au but inconnu qui est le sien.
Il va vers des lointains, sans savoir quelles sont les dimensions régissant ce monde où il est plongé.
Peut-être n’y a-t-il pas de dimensions, n’y en a-t-il plus.
Où va-t-il ?
Il va, ce qui dispense à la fois de question et de réponse.
Il est seul. Terriblement seul.
Toutefois il a conscience de ne devoir plus l’être très longtemps. Et peut-être, est-ce justement là le sentiment qui le meut, qui l’anime, qui le fait vivre, qui est sa raison d’être, qui est tout son être même.
Ne plus être seul.
Avancer, progresser, s’élever, pour s’unir, merveilleusement, divinement, à un, à d’autres êtres semblables.
Des êtres à la fois inconnus et connus, neufs et cependant venant de mondes oubliés, de temps mystérieux et perdus.
Des êtres qui ont été avec lui de toute éternité. Ceux qu’il a hantés, compris, c’est-à-dire aimés, dans des autrefois indéterminés et des ailleurs impossibles à décrire.
Ceux et celles qui ont été ses amitiés et ses amours, et qui vont se concentrer en un amour unique.
Ronde merveilleuse des âmes perdues et retrouvées qu’il entrevoit déjà, puisque des étoiles commencent à briller, à la fois au-dessus et autour de lui.
Pour la première fois, il a conscience du sens de sa progression. Il ne marche pas sur un terrain plat puisqu’il n’y a pas de terrain. Il n’avance pas puisqu’il n’a pas de corps. Il monte.
Il s’élève et les étoiles de vie l’attendent, l’appellent.
Il pourrait mettre un nom sur chaque étoile, parce que chaque étoile est vivante et correspond à un amour perdu qu’il va rejoindre.
Toutes ses amours l’attendent.
Et ce sera merveilleux quand toutes les étoiles ne feront plus qu’une et qu’il s’unira lui-même, à elles, éternellement…
Toi, pour qui je cueillais des œillets de pourpre. Toi, qui aimais tant les lys de juin. Toi, qui m’offrais des raisins d’or et d’émeraude.
Conscience merveilleuse des personnalités, miracle de la fusion de ces âmes qui ne s’unissent que pour l’attendre, lui faire fête, béatrices qui vont l’accueillir en leur béatitude.
Une aurore… une aurore comme il n’y en a pas dans les Galaxies, une aurore dont il n’eût jamais osé rêver alors qu’il avait un corps, même dans les instants de la plus totale euphorie.
Etoile des œillets, étoile des lys, étoile des raisins… D’autres encore.
Il monte, il monte, quand tout à coup…
Déchirement… angoisse subite… obstacle, et obstacle toujours.
Les étoiles pâlissent, vacillent, s’effacent.
Comme il est lourd, maintenant. Comme il a mal !
Qu’est-ce donc ? Est-il retombé dans l’abîme noir ? C’est le poids bien connu, trop bien connu du corps biologique qui pèse soudain sur lui.
Il a mal. Il pense. Et c’est atroce. Il pense et il recommence à souffrir, après la douceur infinie de la non-pensée, de la simple existence sans problèmes, sans questions, qui le faisait aller vers les étoiles de vie…
Elles ont disparu. Mais il n’est pas non plus dans les ténèbres. Une clarté violente l’aveugle. Cruelle, brutale, dure, elle meurtrit des prunelles de chair, fait ciller des paupières bien réelles amollies par le sommeil anesthésique et qui refusent encore leur service, qui ne retrouvent qu’imparfaitement le réflexe de voiler la cornée fragile, d’occulter la pupille qui se rétracte jusqu’à n’être dans le lac de l’iris qu’un malheureux petit point douloureux.
On parle. Il entend confusément, mais cela se rapproche.
– Il se réveille…
– Il vit…
– Il est sauvé. Sauvé ?
Alors qu’on l’a privé de la miraculeuse montée vers les étoiles vivantes, qu’on l’a rejeté dans la prison de sa chair meurtrie de sensualité, crucifiée de supplices insensés, pesante de désirs vulgaires…
Sauvé ? Non, perdu peut-être…
Retour à la vie.
À ce qu’on appelle la vie. Parce que le chirurgien, arrachant ses gants qui épousent si étroitement la forme de ses mains, a le sourire un peu fat du triomphateur, bien que son front soit baigné de sueur. Parce que la jeune anesthésiste sent l’étau de son cœur se desserrer, elle qui avait aussi la responsabilité de la réanimation — et ce n’a pas été facile.
Les assistants, les infirmières, tout de blanc dans la blancheur dure de la salle d’opération, tournent autour du patient, conscients de son retour à la conscience.
Ils sont heureux, détendus. Ils ont tous contribué à le faire revivre, grâce à leur habileté, à la science et à la technique des hommes acharnés à ranimer ce petit souffle qui, dans la masse biologique, s’appelle la vie.
Il est au bout du tunnel. Mais il n’y trouve pas ce qu’il espérait y trouver.
Il est retranché du monde merveilleux où l’attendaient ceux et celles qui n’ont plus de corps, mais qui ont tant aimé, auprès de lui, les œillets, les lys et les raisins verts, dans la plus merveilleuse des aurores.
Il s’éveille sur la table d’opération, parmi des appareils compliqués, qui palpitent, qui vibrent, qui reconstituent sa vie organique défaillante parmi des techniciens du travail de la chair, qui ont réussi à l’arracher à la mort.
Ronde des visages masqués de blanc, où les yeux prennent une intensité particulière, comme en certains tableaux de Renoir.
Nostalgie infinie qui va, qui s’étend, qui amène le regret de l’aurore entrevue, des étoiles qui lui semblent perdues à jamais…
PREMIÈRE PARTIE
LES NÉCRONAUTES
CHAPITRE PREMIER
Stella entra dans la pièce. Frank ne bougeait pas. Étendu sur le divan, débraillé, hirsute, il fumait et, près de lui, le cendrier débordait.
Le living-room, dans l’ambiance lourde de ce soir où l’orage ne se décidait pas à éclater, parut à la jeune femme sordide, tout à coup, alors que, depuis leur mariage, Frank et elle l’avaient meublé, aménagé, avec tant de plaisir.
– Veux-tu manger quelque chose, chéri ?
Il grogna de rares syllabes où elle crut pouvoir discerner à peu près :
– … Pas faim…
Stella soupira et se dirigea vers le petit bar.
En passant, près du meuble bas, elle regarda le papier.
L’enveloppe faisait une tache blême, parce que c’était déjà le crépuscule, que Frank n’avait allumé aucune lampe, et que, par la grande baie donnant sur le jardin, il tombait cette lumière livide qui est le prélude des colères célestes.
Cette enveloppe… Le refus du ministère de la Recherche scientifique.
La ruine des espoirs du jeune médecin.
Stella commençait à avoir peur pour lui. Était-ce aussi la ruine de leur jeune bonheur ?
Elle versa l’or rutilant du Cinzano-gin sur des cubes de glace, vint s’asseoir près de lui, sur le tapis, s’appuya tout près, la tête contre la cuisse de son mari.
Il ne bougea pas. Elle lui tendit son verre, qu’il prit en silence.
Un moment, ils dégustèrent la boisson glacée, perdus dans leurs pensées.
– Aie confiance, dit-elle, tout à coup.
Elle ne le regardait pas et ne vit pas la petite grimace douloureuse qui passa sur le visage mal rasé du Dr Dusaule. Il était très brun et cela lui faisait un masque à reflets bleutés.
Lui, avançant la main, caressa la blondeur qui casquait sa femme.
– Je t’aime, Stella… Parce que tu es bonne. Et pleine d’amour. Tu me comprends…
– Je suis ta femme, au plein sens du mot…
– Mais tu ne peux rien. Le ministère refuse. Pas de crédits. Et mon invention, mes efforts, mes recherches (il fit effort pour continuer)… ma découverte… cela va retourner au néant…
Il se leva brusquement et Stella eut peur.
Maintenant, Frank, son front plissé ruisselant sous les cheveux épais et noirs, allait et venait, la chemise largement échancrée, les manches retroussées, parce que la chaleur était atroce :
– Des mois… Deux ans de travail… Et quel travail ! Nous avons tout abandonné, toi et moi. Tout sacrifié. Même cet enfant que nous désirions tant et qui eût été notre bonheur. Parce que j’ai été opéré. Parce que je suis allé aux limites de l’au-delà. Parce que, par un phénomène assez rarissime, je me suis souvenu. Et j’ai mis mon plan au point. Grâce à moi, on pourra… Il se jeta sur un fauteuil, accablé, prit machinalement une cigarette.
– On ne pourra rien, rien, ragea-t-il. Parce que l’appareil ne sera jamais construit.
La silhouette mince et blanche de Stella était près de lui et une main délicate lui tendait le briquet tout allumé.
Il accepta l’offre, exhala quelques bouffées, reprit, au comble de l’exaspération :
– Une des inventions les plus formidables de tous les temps… Ah ! c’est bien autre chose que la fission de l’atome ou la conquête de l’espace. Pour cela, ils étaient des centaines, des milliers de chercheurs. Moi, je suis seul.
Il jeta la cigarette qui alla ronger un petit coin du tapis :
– Seul… Est-ce qu’on peut construire seul une installation aussi formidable ? Il faudrait être milliardaire…
Au loin, un roulement sourd se manifesta. Stella, qui redoutait l’orage, regarda par la baie. Frank, lui, demeurait dans son obsession :
– Pourquoi, dit-elle, ne pas chercher des commanditaires privés ?
Il se leva, en colère contre sa femme :
– Privés ? Des hommes d’affaires ? Mais on me dépouillera, ma pauvre Stella. On me volera mon idée. Les brevets, ça ne représente rien. Il y a toujours moyen de vous voler en disant : c’est une idée en l’air…
Il ricana :
– Je ne suis pas le premier à avoir été opéré, anesthésié, jeté entre la vie et la mort… Il y en a eu d’autres, certainement, qui ont fait plus ou moins le récit de l’expérience bien que les opérés oublient presque toujours leur séjour dans le monde soporifique, surtout depuis que le pantopon, l’évipan et les dérivés du penthotal ont remplacé l’éther suranné et l’archaïque chloroforme, qui engendraient des rêves…
Il tapa du pied.
– Des rêves… On me dira que c’était un rêve ! Et pourtant, le plan est là, dans le coffre. Et ces imbéciles de fonctionnaires, pourtant des scientifiques, des chercheurs, refusent d’examiner mon projet… Sans intérêt !
Doucement, Stella, qui voulait à tout prix éviter de le voir éclater, prononça, mettant ses belles mains longues et fines sur ses épaules :
– Tu es le seul à avoir sondé le no man’s land, Frank, à t’en être souvenu, à l’avoir merveilleusement exploité, puisque tu crois pouvoir déterminer l’instant précis où l’âme se sépare du corps, ce qui n’est pas encore la mort définitive, ce qui n’est déjà plus tout à fait la vie, la vie organique du moins…
Il posa un baiser bref, en tournant un peu la tête, sur la main de Stella, à portée de sa bouche :
– Tout cela… du vent…
Elle voulut protester mais le tonnerre couvrit sa parole. L’éclair avait brillé, incroyablement haut dans le ciel où roulaient des nuages de plomb.
– Comme il fait noir… Ce n’est pourtant pas encore la nuit…
Il ne répondit rien. Découragée, elle prit une cigarette à son tour, pour tromper son désarroi.
La tempête se déchaînait au-dehors.
Stella détestait ce genre de temps, mais Frank ne se souciait plus de rien. Leur pavillon était à trente kilomètres de Paris, Paris-sur-Terre, comme on l’appelait depuis les premières communications interplanétaires.
Loin de la ville tentaculaire, qui gardait son rayonnement légendaire et fascinait les Extraterrestres, ils vivaient depuis leurs noces, deux ans plus tôt, dans une contrée située au-delà de la forêt de Compiègne, et qu’on avait protégée par décret, comme quelques autres, pour endiguer le massacre de la nature par des constructeurs sans scrupules, qui avaient déjà commencé à défigurer Paris avant qu’on n’y mît bon ordre.
Maintenant, Frank et Stella ne parlaient plus. Ils demeuraient l’un près de l’autre, écrasés de chaleur, dans la pénombre du living-room.
Seule, la clarté fugace de la foudre les éclairait par instants.
À un certain moment, Stella se leva tout de même, marcha vers la baie, y appuya son visage.
Il faisait très noir et le ciel n’était plus qu’une immense calotte couleur de suie, striée d’étranges éclairs.
Si étranges que Stella, esprit développé qui avait, deux ans durant, travaillé auprès de Frank à l’élaboration du plan, en fut frappée :
– Frank… Viens voir…
Il vint, sans bonne grâce. Rien ne l’intéressait, mais il ne voulait pas la contrarier davantage.
Lui aussi fut étonné de constater que les éclairs éclataient en cercles fulgurants, parfois écarlates ; d’autres fois, d’un beau vert émeraude.
Et, alors que l’ambiance devenait quasi intenable et que Frank ouvrait la baie pour respirer, il mit le nez un peu en avant, en dépit des injonctions de Stella, qui gardait la crainte de la foudre.
– Oh ! fit-il, stupéfait.
Elle avança, elle aussi et, un instant, ils se demandèrent s’ils ne rêvaient pas.
À moins de deux mille mètres de leur propriété, c’était encore le beau temps.
On voyait nettement le ruban de l’autoroute du Nord, tout blanc sous le soleil. Mais, au-dessus d’eux, la zone d’orage était délimitée, comme au cordeau, et cela formait exactement une monstrueuse coupole renversée, noire, fuligineuse, qui descendait lentement vers le sol, et dont les bords touchaient déjà la cime des grands arbres.
On voyait aussi des gens, qui couraient, là-bas, effarés du phénomène monstrueusement anormal.
Stella se jeta dans les bras de son mari :
– Frank… qu’est-ce que ça veut dire ? J’ai peur !… Rentrons, je t’en supplie…
Lui ne répondait pas, tout en la serrant contre lui. Il voulait voir, il voulait comprendre.
Il recula brusquement, s’élança hors de la pièce :
– Frank… Ne me laisse pas…
– Je reviens…
Pendant trois ou quatre minutes, elle demeura là, très droite dans sa blanche robe d’été, son joli visage tourmenté par la crainte.
La chose noire, immense, tombait toujours, et cela tranchait, au loin, avec les régions où le temps demeurait naturel, un beau soir d’été, encore très lumineux.
On ne voyait presque plus le jardin, par contre, et les éclairs se manifestaient sans cesse. Le tonnerre était assourdissant.
Frank revint, haletant :
– Stella… C’est noir partout… Une coupole, qui surplombe exactement notre maison. Exactement, tu comprends ce que cela veut dire, comme si nous en étions le centre. Et ces éclairs… ils sont circulaires, c’est bien cela. Des manifestations normales de la foudre, à cela près qu’ils forment de grands cercles dans le ciel… au-dessus de nous, et qu’ils semblent nous enfermer dans une ronde de feu électrique…
– Non… Tais-toi !… C’est horrible… Il faisait si noir qu’il voulut faire de la lumière.
Il n’y avait plus de courant.
– Partons, Frank… L’héliscooter…
– On ne peut s’envoler de ce temps. L’auto, alors, si tu veux…
Ils allaient s’élancer vers le garage. Un formidable coup de tonnerre les abasourdit tandis que la violence de l’éclair était plus forte que jamais.
Et ils demeurèrent cloués dans le living, les yeux agrandis par la stupeur, devant la baie ouverte.
Dans le jardin, parmi les peupliers italiens qui ondulaient comme sous l’impulsion d’un vent venu d’on ne savait où, une masse énorme, luminescente, d’un beau bleu porcelaine transparent, venait d’apparaître.
Il ne semblait pas qu’elle fût arrivée du ciel, mais plutôt matérialisée spontanément.
Frank et Stella ne bougeaient plus. Tout était noir, autour de la maison, et la coupole géante avait totalement englobé leur domaine, alors que ses bords touchaient le sol partout.
Il n’y avait plus de source de clarté que la jolie sphère, haute de plusieurs mètres, et formant un globe parfait.
Alors ils virent que des silhouettes sombres se formaient, semblaient sortir de la masse lumineuse, comme si elles passaient à travers ses parois plutôt qu’elles ne sortaient par une issue quelconque.
Des formes humanoïdes qui, lentement, mais, semblant bien savoir où elles allaient, se dirigeaient vers la baie ouverte, droit vers le couple au cœur battant que formaient Frank et Stella…
CHAPITRE II
– Ne craignez rien de nous…
Instinctivement, ils s’étaient serrés encore un peu plus l’un contre l’autre.
Le jeune Dr Frank Dusaule n’était pas un avorton, sans être un véritable athlète. La natation, un peu de course à pied, voire quelques leçons de karaté, lui avaient appris à user de ses muscles.
Il tenait Stella contre lui, bien décidé à la défendre, il ne savait contre quoi, contre une force inexprimable qui était l’origine de cette nuit artificielle, de cet orage circonscrit volontairement et qui emprisonnait leur petit domaine.
Il sentait que Stella tremblait.
Il avait peur, lui aussi, peur de l’inconnu qui planait. Et il se décida.
Bondissant vers l’angle de la baie, il actionna rapidement le dispositif mécanique qui fit qu’un store métallique, en lamelles, très solide, glissa rapidement et bloqua totalement la baie.
Stella vit disparaître les silhouettes inquiétantes que la luminescence de l’énorme globe faisait ressortir, jetant des ombres bizarres sur les arbres et les fleurs que la clarté bleue montrait sous un jour fantastique.
Un instant encore, ils furent dans le noir, ou presque.
Maintenant, l’atmosphère devenait insoutenable, puisque tout était fermé, et l’odeur de tabac dominait, âcre, désagréable.
La voix résonna encore, aussi nette que la première fois :
– Vous avez tort de vous défier de nous. Je vous assure que nous ne vous voulons aucun mal.
Il y eut un tout petit temps, puis l’inconnu ajouta :
– Au contraire…
Il avala difficilement sa salive :
Stella enfonçait ses ongles dans la chair du bras de son mari :
– Frank… Frank… Je l’entends encore… Et pourtant…
– Et pourtant nous sommes enfermés. Et, eux, dehors. La voix, tu l’as entendue comme moi…
Il avala difficilement sa salive :
– On dirait… qu’il nous parle par un micro. Mais, alors, un micro qui serait placé ici ?… C’est invraisemblable.
Ils se taisaient, instinctivement.
Stella chuchota :
– Tu es sûr que la porte est bien fermée ?
– Oui. J’ai bouclé, tout à l’heure. Le garage aussi. Les fenêtres l’étaient… Il n’y avait que la baie. Ils ne peuvent pas entrer.
Elle soupira :
– Si nous n’étions pas dans ce noir… Tout de suite, il réagit :
– Que je suis sot, ma chérie…
Il sortit son briquet-radio, un gadget qui les amusait fort. En effet, chaque flamme correspondait à une émission glanée au hasard, selon la position de ce minuscule transistor.
Il gardait le briquet à la main et la lueur tremblotante jetait des ombres bizarres.
Mais, en même temps, ils entendaient :
« … Singulier météore… Orage localisé, de telle façon qu’une véritable panique est déclenchée entre Compiègne et Nanteuil-le-Haudoin… Notre envoyé spécial Fred Horrar est parti en héliscooter… Sports : la rencontre amicale Racing-France contre Mars-Club est fixée à… »
Ils n’écoutaient plus. De nouveau, la voix s’adressait à eux, précise et douce, avec des résonances cependant qui étaient d’un autre monde :
– N’ayez crainte… Vous allez être surpris. Nous pourrions déjà être auprès de vous, mais nous ne voulons surtout pas affoler Mme Dusaule.
– Je n’en peux plus, avoua Frank. Tiens ça, chérie.
Elle gardait le briquet qui donnait une drôle de clarté et continuait à diffuser le bulletin d’informations.
Frank saisit son verre et avala le reste du Cinzano.
La boisson glacée provoqua une réaction. Il ne transpira que davantage.
Et les trois individus parurent devant eux.
– Oh ! cria Stella.
Et elle laissa tomber le briquet. La flamme s’éteignit.
Frank s’était rué vers elle. Mais, déjà, ce n’étaient plus les ténèbres.
Des rayons lumineux, bleus comme l’iridescence du globe apparu dans le jardin, éclairaient la pièce.
De nouveau blottis l’un contre l’autre, Frank et Stella virent que ces rayons émanaient tout bonnement des mains, des paumes exactement, des trois êtres qui se dressaient devant eux.
L’un d’eux parlait, de cette même voix un peu métallique, qui devait s’efforcer de se maîtriser.
– Nous venons de loin, très loin. De la constellation du Verseau. Nous sommes de ces Extraterrestres, comme vous dites, qui n’ont pas encore pris contact, du moins officiellement, avec les autres humanités galactiques. Ne nous prenez pas pour des sauvages, ni des conquérants ivres de despotisme. Notre science est grande, mais nous savons, par nos agents, que le Dr Dusaule a trouvé le moyen d’aller dans un domaine jusqu’alors interdit à tous les vivants du cosmos : la mort. Ou plus exactement cette zone intermédiaire entre la vie et la mort, dont l’exploration permettrait enfin à l’homme de connaître le Plus Grand Secret de l’Univers…
Frank et Stella se taisaient. C’était tellement énorme, et cependant, ce que disait cet inconnu, qui n’apparaissait que comme une silhouette sanglée dans une combinaison noire, était la stricte vérité.
Lui, comme ses deux acolytes, ne bougeait pas. Ils se contentaient d’irradier de leurs rayons bleus sortant des paumes, ce qui éclairait curieusement la pièce.
– Dites quelque chose, docteur Dusaule, fit encore l’extraordinaire visiteur, après un instant où il semblait attendre une réponse.
Frank, la gorge serrée, émit :
– Cela est vrai. Mais…
– Mais le ministère de la Recherche scientifique de la planète Terre a refusé votre invention. En termes courtois. Alors que, en haut lieu, vos confrères les plus illustres ont ricané, déclaré que l’homme irait jusqu’aux extrémités de la galaxie, des univers-îles et des quasars, mais qu’il ne pourrait jamais explorer la mort. Certains, je le dis avec peine devant Mme Dusaule, ont haussé les épaules. D’autres ont dit que vous étiez fou. Quelques-uns, même, vous estiment dangereux. Tous n’ont qu’une idée : le monde étant matériel, l’homme, comme l’animal, est vivant ou mort à jamais.
– Comment savez-vous tout cela ?
Comme s’il n’avait pas entendu la question, l’individu aux mains luminescentes reprit :
– Des savants matérialistes… Est-ce encore possible ? Ils ne croient qu’à un conglomérat d’atomes. Un monde fini fabriqué avec des éléments de base, limités par le nombre. Un monde qui est comme ça parce qu’il est comme ça… Qui n’a jamais commencé parce que. Parce que. Voilà toute l’explication !…
Jusqu’alors, la voix avait eté sans passion, monocorde, comme celle d’un speaker de technique.
Pour la première fois, un peu d’ironie filtra :
– Pauvres primaires… Rien de surprenant qu’en dépit des grandes philosophies, des religions admirables qui ont fleuri sur votre planète, ces imbéciles continuent à refuser la vérité. Et refusent, en même temps, l’invention prodigieuse qui doit leur permettre le contact entre les deux univers : le réel, le tangible et… et l’autre.
Stella se taisait, comme Frank. Comment ces gens savaient-ils ?
– Où voulez-vous en venir ? demanda Frank, plus brutal qu’il ne l’eût voulu lui-même.
– Nous voulons vous aider à réaliser votre invention. Nous savons que, pour cela, depuis vos noces, vous avez tout sacrifié. Que vous, madame Dusaule, pour aider le docteur, travailler avec lui jour et nuit, vous avez renoncé provisoirement à la maternité tant souhaitée. Mais qu’importe… l’appareil génial, venez avec nous et nous le construirons.
– Un instant, coupa Frank, qui se reprenait. Qui êtes-vous donc ?
– Je vous l’ai dit, il me semble.
– Soit. Je veux bien le croire. Mais quel est votre but ?
L’autre parut surpris :
– Le vôtre, docteur Dusaule. Explorer la mort.
– Ce n’est pas tout. Les possibilités connexes de mon invention sont immenses… et dangereuses. Je ne puis accorder ma caution aussi aisément.
– Vous craignez… quoi ?
– Cela, je ne puis vous le dire. Cela ne figure même pas sur mes plans.
– Docteur Dusaule, nous perdons un temps précieux. Venez avec nous. Venez dans notre monde, avec votre femme. Vous y serez traités avec tous les égards qui vous sont dus, car nous savons la valeur de votre découverte.
Frank, mal à l’aise, il ne savait trop pourquoi, voulut tergiverser :
– Donnez-moi un délai. Je dois réfléchir, discuter avec ma femme, qui est, puisque rien ne vous est caché, ma collaboratrice. Il s’agit, je dois le dire, d’un scrupule moral, hautement moral même. On ne viole pas aussi délibérément le seuil que le Maître du cosmos assigne à l’homme.
– N’allez pas plus loin. Je vous comprends. Mais ce qui compte, c’est la science. Frank cria soudain :
– Je sais où cela peut aller. Je ne veux pas me faire l’instrument d’un sacrilège aux conséquences effroyables.
Un temps encore. Stella et Frank attendaient, dans cette lumière bizarre montant des mains des trois inconnus.
Eux avaient un peu reculé. Visiblement, ils discutaient entre eux. Mais muettement, sans doute télépathiquement, car on n’entendait rien.
Le porte-parole revint :
– Décidez-vous, docteur Dusaule. Pour des raisons difficiles à vous expliquer, nous devons repartir dans quelques minutes.
– Je ne refuse pas de vous écouter. Mais je m’oppose à ce départ brusque. Ma femme et moi ne pouvons rompre ainsi avec notre famille, nos amis, notre vie…
Sans colère, l’autre reprit :
– Si seulement vous étiez sûr que vos plans sont encore en sûreté…
– Que voulez-vous dire ? gronda Frank, qui commençait à perdre son sang-froid.
Stella, elle aussi, se sentait terriblement inquiète.
– Dans le coffre… là… derrière cette reproduction de votre grand peintre Vermeer de Delft.
L’homme noir leva la main et le rayon lumineux vint frapper la dentelière, dans son cadre, placé au-dessus d’une adorable commode Louis XV.
Frank, éperdu, se précipita, tandis que l’autre poursuivait :
– Vous pouvez ouvrir, nous n’avons nullement l’intention de vous obliger à nous remettre les plans, de force…
Frank faisait jouer la combinaison du coffre, après avoir déplacé le tableau. Il ouvrit, hurla :
– Mes documents… Stella… On nous a volés.
– Mais non, puisque les voilà.
La silhouette noire élevait une masse d’épures, d’enveloppes, de plans divers, qui venait d’apparaître entre ses bras, tandis que ses deux compagnons braquaient sur lui les rayons de leurs mains lumineuses pour bien montrer ce qu’il tenait.
Frank, éperdu, se précipita :
– Mais., c’est bien cela… Vous avez…
– Nous perdons trop de temps, dit la voix de métal.
Frank allait se ruer sur l’homme noir. Mais il n’était plus là.
Ni ses compagnons, ni les plans.
Frank voulut hurler encore le nom de Stella. Il lui sembla que, de son côté, elle l’appelait, mais que sa voix était lointaine, ténue, comme si brusquement une grande distance se fût manifestée entre les deux époux.
Une vague lumière d’origine inconnue flottait encore dans le living.
Frank se débattait, mais il se sentait faiblir et il ne parvenait pas, il ne comprenait pas pourquoi, à rejoindre Stella.
Il avait cette impression si fréquente dans les cauchemars de se sentir dominé par une puissance mauvaise qui l’enchaînait, lui causait une angoisse inexprimable, lui refusait le droit d’aller vers Stella.
Il la voyait, et il se rendit compte que ce n’était pas onirique, mais encore bien réel.
Stella devenait soudain translucide. Elle lui souriait et sa bouche remuait.
Elle devait parler. Il n’entendait plus. Et lui, baissant les yeux sur lui-même, éprouva une formidable surprise.
Son propre corps devenait translucide. Les lignes s’effaçaient lentement. Les couleurs pâlissaient de façon très rapide.
Stella et Frank, essayant vainement d’aller l’un vers l’autre, s’effacèrent ainsi, dans leur propre maison, comme s’étaient effacés leurs visiteurs d’un autre monde.
On ne comprit pas ce qui s’était passé, et pourquoi il y avait eu une sorte de phénomène local, d’orage rigoureusement limité à un domaine circulaire, englobant la maison du Dr Dusaule.
Du Dr Dusaule qui, comme sa femme, avait disparu sans laisser la moindre trace.
CHAPITRE III
C’était à Maakeldar, sur la planète des Mîos, dans la constellation du Verseau, que les anciens de la Terre nommaient Aquarius.
Zo’Akl, supérieur des Arcanes de la Science, pouvait être satisfait.
Il avait la main mise sur l’ensemble de la Cité Magistrale, centre de Maakeldar. Là, dans les laboratoires géants, des expériences exceptionnelles avaient déjà été réalisées.
Les Mîos, fort habilement, avaient exploré divers mondes, refusant en permanence le contact.
Ils avaient étudié, observé, sondé, analysé les humanités du cosmos, et les êtres s’approchant plus ou moins de l’humain, pensants et agissants.
Pendant des dizaines d’années terriennes, leurs engins s’étaient manifestés, se matérialisant et se désintégrant à volonté, au grand ahurissement des hommes de la planète, dont la majorité à cette époque d’ailleurs mettait l’existence des Mîos (et des Extraterrestres en général) au compte de la plus haute fantaisie.
Puis les hommes, à leur tour, avaient conquis l’espace et étaient entrés en contact avec d’autres humanoïdes, dont les uns s’ignoraient, les autres se connaissaient déjà entre eux.
S’aimaient. Se fréquentaient. Ou se battaient, selon les cas.
Les Mîos avaient réussi jusqu’alors à demeurer en dehors de tout cela.
Seulement ils ne perdaient pas de vue ce qui se tramait un peu partout, bien décidés à en faire leur profit.
Leur science était prodigieuse. Bien avant les autres, ils avaient su faire naviguer les astronefs, dissocier la matière, utiliser les plongées subspatiales, et mille autres choses fantastiques.
Rien ne leur résistait.
Sauf les secrets de la Vie et de la Mort.
Ils savaient ressusciter — biologiquement — un cardiaque, un accidenté, le faire vivre pendant des années et des années de Mîo, par des moyens mécaniques, par ce qu’ils nommaient les colonnes de vie.
Ils envisageaient de créer des Humains à volonté.
Mais ils ne savaient toujours pas ce qu’il y avait, au-delà…
Leurs espions, dont les « inmetteurs »-radio captaient ce qui émanait de la pensée humaine, traînaient sur les planètes, depuis les cosmonefs mîos, comme les filets de gigantesques chalutiers.
On ramenait ainsi des pensées, qu’on étudiait minutieusement et que les détecteurs classaient dans les intéressantes et les insignifiantes, les plus originales. Enfin les géniales.
C’est ainsi qu’ils avaient pris aux hommes de la Terre le moyen d’utiliser l’électricité (depuis l’arche de Moïse), celui de faire exploser le minerai (depuis un vieux mandarin chinois), celui de s’orienter avec une aiguille aimantée, système qu’ils avaient appliqué à l’univers entier, afin de mieux diriger leurs engins interstellaires.
D’autres inventions, prises, ça et là, dans les planètes les plus diverses, et mises au point après quelques rotations de leur monde, leur donnaient une avance formidable, ultrarapide dans le temps.
Enfin, ils avaient su ce que pensait le Dr Dusaule.
Après le succès de l’inmetteur, ils avaient chargé leurs émetteurs d’engendrer des ondes néfastes à Dusaule, interférant les cerveaux des fonctionnaires de la Science terro-planétaire, lesquels, comme un seul homme, avaient repoussé le projet comme ridicule.
Il avait été aisé, par la suite, d’enlever Frank Dusaule et sa femme Stella, sa meilleure collaboratrice.
Zo’Akl pensait à tout cela, comme vingt de ses collaborateurs, dont particulièrement un jeune couple scientifique, qui rappelait celui des Dusaule, le Dr Kowi et sa fiancée mîo, la jeune et savante A’Moon.
Stella, elle aussi, savait maintenant tout cela.
Et que les Mîos espéraient bien que, grâce au cerveau génial de Frank, de son cher Frank, ils plongeraient jusqu’à la mort SANS LUI APPARTENIR, revenant à leur gré vers la vie, ou bien opérant des transmutations d’âmes, jouant avec la désincarnation et la réincarnation, animant des êtres pseudo-biologiques à volonté, réalisant enfin une création neuve, ce que cherchaient depuis toujours, tous les savants de toutes les galaxies.
Pour cela, les Mîos, profondément mystiques, ne croyaient pas au sacrilège possible et n’avaient pas les scrupules de Frank et de Stella.
Ils pensaient que les lois naturelles du monde ont été données à l’homme par le Maître du cosmos, pour qu’il puisse s’en servir à son gré.
Quoi de plus simple, donc, à partir du moment où on explorerait la mort, que d’en connaître enfin les lois et modalités, et de les utiliser comme on se servait de l’eau, du feu, de l’électricité et d’une façon générale, des multiples formes d’énergie qui constituent la contexture du cosmos ?
Stella pensait à ces choses.
Présentement, sanglée dans une combinaison collante d’un joli rose (les femmes Mîos étaient coquettes), elle se trouvait sur une sorte de coursive circulaire, munie d’un garde-fou de métal, une circonférence de plus de six cents mètres dominant le grand labo que Zo’Akl avait fait aménager spécialement pour la Grande Expérience.
Devant Mme Dusaule, l’immense zone scientifique s’étendait et, surtout, elle contemplait les colonnes de vie, sortes d’éprouvettes géantes hautes de trente mètres, qui semblaient symboliquement supporter un monde quasi irréel, fait d’étincelles, de vapeurs, de fluorescences, tout ce qui émanait en permanence des appareils incroyablement compliqués accumulés là par la technique mîo.
Chaque colonne (il y en avait huit en action) contenait des éléments nécessaires à entretenir une vie humaine pendant un siècle de la Terre, ou à peu près.
Les éléments minéraux de base (phosphore, calcium, hydrocarbures), les acides aminés, les protéines synthétiques, tout cela se fondait, se malaxait, en des circuits incroyablement complexes, et attenait, par un système d’électrodes, à un cercueil transparent, posé sur un socle isolant, dans lequel il y avait un être humain, homme ou femme, actuellement anesthésié de façon totale.
Sous la coupole ogivale, incroyablement audacieuse et élégante, le nuage mouvant des nuées, traversées de flammes, d’étincelles, de rayons fulgurants, enrobait vaguement les colonnes, les génératrices et les postes divers, et Stella voyait cela comme dans un rêve.
Peut-être un cauchemar.
Car, parmi les huit humains, les huit volontaires venus de mondes divers et qui acceptaient de défier la mort, il y avait Frank Dusaule lui-même, Frank, le promoteur de l’expérience, et qui avait refusé de mener le jeu à bien s’il n’était pas de l’expédition.
Zo’Akl avait dû s’incliner. Sans trop de regrets d’ailleurs, car il savait que la seule personne capable de lui succéder et de diriger avec lui la plongée dans l’au-delà de ceux qu’on appelait déjà les Nécronautes, ce serait sa propre femme, Stella Dusaule elle-même.
Stella allait donc, en fait, être le véritable chef de l’expérience.
Car, si les Mîos avaient kidnappé les époux Dusaule, s’ils les avaient amenés jusqu’à Aquarius, jusqu’à Maakeldar, si les Arcanes de la Cité Magistrale avaient réalisé son invention sous la direction de Zo’Akl, Frank avait volontairement refusé de livrer tous ses secrets.
Certains points de détails demeuraient obscurs et les inmetteurs des Mîos n’avaient pu briser la résistance cérébrale du jeune savant.
Zo’Akl était satisfait. Stella dirigeait l’expérience avec d’autant plus de minutie que la vie de son cher Frank serait en jeu.
Le chef de la Cité Magistrale savait que Frank, au dernier moment, avait confié à sa femme ses suprêmes instructions et qu’elle saurait manœuvrer l’ensemble du formidable dispositif destiné à lancer huit âmes humaines en deçà de leurs corps.
Stella regardait, d’en haut, les huit cadrans placés au bas des colonnes de vie, et dominant les huit cercueils transparents.
Ces cadrans, c’était le plus délicat de l’invention, l’organe crucial.
Ils indiquaient en effet, avec une précision mathématique, le point situé dans le temps où l’âme, après la période comateuse, se détachait du corps et commençait le grand voyage dans l’au-delà.
Il importait donc, fort de ses indications, de conserver à partir de cet instant les éléments biologiques sous l’impulsion de la colonne de vie qui reproduisait toutes les conditions nécessaires au fonctionnement physiologique.
Dans le cas normal de mort d’homme, à dater de cet instant, jusqu’alors absolument inconnu (on ne sait jamais exactement quand mort il y a), la biologie cesse de jouer son rôle et la décomposition commence, les destructions chimiques exercent leurs ravages et il devient impossible de procéder à la résurrection par réanimation, en agissant sur les divers organes essentiels, cœur, poumons, etc.
Grâce à Frank, la mort serait jouée. L’âme se séparerait du corps et cesserait de l’animer.
Mais ce corps, pris en relais par la colonne de vie, continuerait à fonctionner (au ralenti anesthésique, mais de façon rigoureusement orthodoxe) jusqu’à ce qu’il convienne à l’âme de le réintégrer, soit de son plein gré, soit sous l’impulsion des appareils fantastiques mis au point à partir de l’idée de Frank et de ses plans et, il faut bien le dire, perfectionnés à l’extrême grâce aux prodigieux moyens spirituels et techniques des Mîos.
Le point délicat, c’était justement de savoir si l’âme était indépendante, si l’esprit survivait à l’arrachement à la matière, ou si on pourrait vraiment agir sur l’errante projetée hors de son corps.
Frank, lui, depuis son voyage occasionnel dans l’au-delà, n’avait jamais douté. Ni Stella.
Ni Zo’Akl. Ni bien d’autres sur Mîo.
Pourtant, il y avait des sceptiques. Les uns assurant qu’on n’agirait pas sur l’âme. D’autres que, libérée du corps, elle n’y reviendrait jamais et que la colonne de vie pouvait bien faire vivre pendant cent mille ans le magma biologique figurant un homme ou une femme, celui-ci où celle-là ne reviendrait jamais, sinon qu’en robot animé mais vide d’esprit.
Il y avait, enfin, ceux qui niaient purement et simplement l’existence de l’âme (il restait des sceptiques sur Mîo) et qui ne s’intéressaient à l’aventure que par curiosité scientifique.
Ceux-là, par contre, pensaient qu’on ferait revivre les corps, grâce aux colonnes de vie puisque, selon eux, l’homme n’était qu’un accident biologique, une création du hasard, dénué de tout esprit métaphysique. Pour ces derniers, si on réanimait les cellules dans leur ensemble, on verrait parfaitement revivre le sujet, jusqu’à sa mort naturelle, puisqu’il ne ferait qu’obéir au grand circuit physiologique assurant ce qu’on nomme la vie.
Stella pensait à tout cela.
Un peu de temps encore, avant la Grande Expérience.
Elle apercevait Zo’Akl, donnant des ordres à son état-major.
Elle le voyait, grand vieillard maigre, avec le ton bistre des Mîos, dans sa combinaison d’or, insigne de son grade. Elle voyait, autour de lui, les laborantins en blanc, les laborantines en rose comme elle et, dans ces rangs féminins, distinguait parfaitement A’Moon, qui avait toujours été charmante avec elle, séduisante fille à l’épiderme cuivré, aux yeux d’un vert doré indéfinissable.
Kowi, lui, en vert (couleur des supérieurs) s’épuisait, allant d’un cercueil à l’autre. Il supervisait le bon fonctionnement des cadrans et ce n’était pas une mince tâche.
Sa responsabilité était donc des plus grandes. Il avait d’ailleurs un assistant sous ses ordres par sujet.
Enfin, Stella, songeuse, bouleversée en voyant avancer les minutes, jetait un dernier regard vers les cercueils cristallins.
Là, soutenus par coussins d’air, donc totalement libérés, délicatement vêtus de oxiiz, la soie des Mîos empruntée non au ver à soie, mais aux araignées, apparaissant ainsi en blanc immaculé, les huit, les yeux clos, plongés dans un sommeil sans rêves, une détente parfaite, attendaient qu’on suspendît la vie en eux, qu’on les projetât, provisoirement, dans la mort.
– Frank… mon amour…
Stella, Stella seule, saurait faire fonctionner au moment précis les appareils les plus délicats qui placeraient les morts, les pseudo-morts, sous l’impulsion bienfaisante de la colonne de vie.
Ah ! ces colonnes, fruit du travail de Zo’Akl et des Maîtres de la Cité des Arcanes !
Tout l’espoir résidait en elles. Certes, Frank avait apporté l’idée initiale mais, peut-être, sur la planète-patrie, sur d’autres planètes, n’eût-on pas aussi bien réalisé son rêve formidable.
Zo’Akl assurait qu’aucun accident n’était possible et que le corps attendrait cent ans s’il le fallait le retour de l’âme, que l’être humain ainsi ressuscité redeviendrait égal à lui-même, sans le moindre vieillissement.
Stella savait aussi quelle responsabilité était la sienne.
La moindre défaillance, la plus petite, erreur, et le sujet pourrait, sinon mourir définitivement, mais être BLOQUÉ DANS LA MORT.
Il serait, au sens exact du mot, l’âme errante, cette entité que les occultistes des divers mondes — et il n’en manquait pas à Maakeldar — assurent demeurer entre haut et bas, tourmentant parfois les humains, incapables pour diverses raisons de s’élancer vers la grande lumière éternelle.
Stella savait cela, et que bien des collaborateurs de Zo’Akl rejetaient cette hypothèse, la déclarant absurde, tout simplement parce qu’ils étaient athées ou matérialistes, en dépit de l’évolution avancée de leurs coplanétriotes.
Un micro invisible chuchota, près d’elle :
– Yooi Dusaule, voulez-vous gagner votre poste ?
Yooi… ce mot harmonieux, légèrement traînant, très déférent, équivalant au « Madame » des Terriens, qui le donnent aussi bien à une employée subalterne qu’à une souveraine, tant ils aiment et respectent la femme.
Stella se mit en marche le long de la coursive et gagna sa cabine qui dominait très exactement, à hauteur du chemin de ronde, l’ensemble de l’immense laboratoire.
Elle s’assit sur un siège de métal. Devant elle, un tableau incroyablement compliqué, relié aux huit cadrans et aux huit colonnes de vie, aux huit cercueils de cristal et aux huit corps humains : trois Mîos (hommes), une Mîo (femme), un Terrien (Frank lui-même), un homme du Centaure et un couple originaire du monde de Persée.
C’était complexe, mais Frank lui avait enseigné tous les mystères de son œuvre et elle savait parfaitement s’en servir.
Le compte à rebours commença, supervisé par Zo’Akl.
Le cœur battant, Stella se dominait. Pour Frank… Pour Frank…
Pour que son génie triomphât.
Pour qu’il survive, surtout, malgré ce jeu terrible avec la mort.
… Sept… six… cinq…
Stella est prête. Un peu de sueur perle sur son front où jouent les cheveux blonds.
… Quatre… trois…
Stella, maîtresse suprême de l’expérience, reliée directement, outre les sujets, avec Zo’Akl placé, lui, au centre du labo dans un poste spécial, ne se sent plus seule dans son poste, cependant interdit rigoureusement.
À sa droite, à sa gauche, deux formes apparaissent.
Des formes humaines. Combinaison verte. Combinaison rose.
Un homme et une femme de Mîo. Des Scientifiques.
Ils utilisent le procédé — cependant interdit, sauf circonstances exceptionnelles — de désintégration et de rematérialisation, qui a permis aux Mîos de s’introduire, sur Terre, chez les Dusaule, puis de les enlever à leur corps défendant pour les amener jusqu’à Maakeldar.
Stella a reconnu le docteur Kowi et A’Moon, la belle A’Moon.
Comment sont-ils là ? Faute grave. Interdiction formelle de troubler Stella Dusaule.
Ils ont osé s’emparer du système interdit, ce qui aggrave leur cas.
… Deux… un… zéro…
Crispée, mais plus forte que la distraction apportée par les deux intrus Stella a lancé la Grande Expérience.
Un temps d’arrêt. Il ne se passera rien pendant plusieurs minutes.
Lentement, la vie va se retirer des huit corps anesthésiés. Bientôt, il faudra surveiller l’instant crucial où — pour chacun d’entre eux — il y aura le détachement de l’âme.
Mais cela peut demander des heures. Stella regarde se matérialiser Kowi et A’Moon.
Un cri monte à ses lèvres :
– Mais que faites-vous là… Êtes-vous fous ? …C’est…
Ses yeux s’agrandissent soudain, de surprise, d’épouvante.
Kowi, tranquillement, a coupé le contact avec Zo’Akl. Elle ne peut alerter le supérieur des Arcanes de la Science, le seul avec qui elle demeure en rapport.
– Kowi… que se passe-t-il ?
Elle regarde A’Moon. Mais ce n’est pas A’Moon.
Masque ? Maquillage génial ? Mimétisme ? Effet de ces mouvements d’atomes dont les Mîos ont le secret ?
Ce n’est plus le visage si caractéristique d’A’Moon.
C’EST LE VISAGE DE STELLA.
Une sœur jumelle ne lui ressemblerait pas autant.
Stella a l’impression qu’il se trame soudain quelque chose de terrible, de formidable, qu’il faut interdire.
D’un bond, elle se lève. Kowi lève le bras.
De sa main, un rayon jaillit et Stella tombe, évanouie, inerte.
A’Moon, sous le visage de Stella, prend alors sa place et, penchée sur le tableau, se met en devoir de commander la Grande Expérience.
Elle a remis, sans rien dire, le contact avec le poste où règne le vénérable Zo’Akl.
Dans la cabine, deux corps deviennent translucides, pâlissent, s’effacent tout à fait.
Kowi et Stella. Stella qu’il emmène vers quel inconnu ?…
Ni Zo’Akl, ni personne ne peuvent deviner la supercherie.
La plongée des Nécronautes va commencer.
Mais c’est une fausse Stella qui (pour quel but mystérieux ?) en assume désormais la responsabilité, la direction, la maîtrise totale…
CHAPITRE IV
Des œillets… des lys… des raisins verts…
Frank est familiarisé avec de telles visions.
Visions ? Sensations serait peut-être un terme plus exact.
Il est dénué de tous sens humains, biologiquement parlant. Il ne voit, n’entend, ne sent absolument rien. Mais il sait ce qui est.
Frank connaît une expérience bien étrange. D’autres humains, à travers les âges du monde, l’ont parfois éprouvée. Descendre dans la mort, sans mourir absolument.
Certains opérés, très rarement des accidentés, des intoxiqués, des drogués, ont pu frôler l’au-delà, revenir dans leur corps, garder quelques souvenirs de cette glissade sur le toboggan qui mène ailleurs.
Mais lui, c’est volontairement, grâce au prodigieux dispositif qu’il a inventé et que les savants mîos ont mis au point, qu’il se hasarde, pour la seconde fois, dans le monde d’en face.
Il retrouve ce qu’il a déjà aperçu, alors que, anesthésié pour l’ablation de la vésicule biliaire, il gardait une étrange lucidité (une lucidité pour ainsi dire interne) et explorait le seuil du grand passage.
Tout à l’heure, il était seulement endormi. Sous l’effet soporifique préludant à la grande expérience. Comme ses sept compagnons ceux qui, avec lui, composent l’équipe des Nécronautes, ce commando de l’au-delà.
Inconscients, placés dans les cercueils de cristal, ils ont attendu, sans impatience, que Zo’Akl et ses aides, et surtout Stella Dusaule, mettent les dispositifs en marche.
C’est donc Stella qui était responsable du cerveau électronique central, elle qui, surveillant à la fois les huit cadrans, a déclenché le départ de chaque cobaye humain.
Littéralement, ELLE LES A TUÉS.
Moment crucial où la mort est lâchée sur sa proie, mais où également la colonne de vie prend le relais de l’action de l’âme et assure la survie de l’organisme libéré de l’esprit intérieur.
Délicate mise au point. Il semble, pour Frank tout au moins, que cela ait parfaitement réussi.
Il a repris conscience et s’est rendu compte que, à cet instant, il était ce qu’il est convenu d’appeler « mort ».
Il retrouve le désert mystérieux où passent ces effluves d’œillets, de lys et de raisins verts liés à des sensations d’heures heureuses connues à travers son corps d’humanoïde.
Il y a eu la chute dans le noir, l’éclat des cloches, la lancée, incroyablement rapide, de l’être dégagé.
Frank, cette fois, a même pu constater qu’il franchissait l’immense laboratoire construit par les Maîtres des Arcanes de la Science. Ce fut très bref, juste avant la pénétration directe dans…
L’inconnaissable. L’ineffable. Grande paix souveraine succédant à la vision fugace, suprême, du monde que l’on quitte. Le décor de la mort biologique s’est effacé. Les sensations diverses, et déjà connues, sont dépassées à leur tour.
Merveilleusement légère, l’âme de Frank s’élève.
Où sont les autres Nécronautes ?
Il fait effort pour les rejoindre. Il a bientôt conscience de trois présences.
Des personnalités ? C’est confus. Deux hommes et une femme peut-être. Il est vrai que, sur le plan « âme » le sexe, quelquefois une entrave dans la vie, a cessé d’avoir de l’importance.
Frank avance. Il se souvient et il est bien décidé, cette fois, à aller plus avant, au bout du tunnel, vers cette aurore merveilleuse qu’il n’a fait que pressentir et qui, maintenant, est son désir entier.
Il est certain qu’il a repris sa progression transcendantale, ce qui est l’essentiel.
De nouveau, il tente d’entrer en contact avec les Nécronautes. En vain.
Pour des raisons hautement interdites, les âmes doivent accomplir seules le grand voyage et, au fur et à mesure que du temps s’écoule depuis l’instant de la mort, les Nécronautes sont dispersés.
Les trois entrevus, sans doute parce qu’ils sont « morts » à la même fraction de seconde que Frank Dusaule, se sont perdus — du moins pour lui — dans l’immensité qui n’a pas de nom.
Ce qui ne veut pas dire que chacun, pour son propre compte, ne jouit pas merveilleusement de l’enchantement que procure la montée vers l’aurore.
Frank, évidemment, prend conscience de tout cela, subit son sort, s’en réjouit, mais n’analyse guère. Il ne sait plus très bien ce qui est la mort et ce qui est la vie et, peut-être, dans cette révélation qui exclut toute réflexion, tout flash-back, toute analyse comme toute synthèse, il se contente d’être et de savoir.
Parce que maintenant être et savoir ne font qu’un.
Que vie et mort ne font qu’un. Et que néant ne veut rien dire, que vie est tout dans le grand Tout.
Que les souvenirs, ces films embobinés par la grande caméra du cerveau humain ne se déroulent plus pour l’excellente raison que Frank n’a plus de cerveau.
Tout est oublié. Sauf qu’on ait aimé des êtres. Des âmes semblables.
Ce qui explique que Frank espère rejoindre celles dont les symboles correspondent aux œillets, aux lys, aux raisins verts. Non parce qu’il en a le souvenir — souvenir cela ne peut plus être — mais parce que ces vivantes l’attendent, hors temps, égales à elles-mêmes et fixées, éternellement, dans un parfum d’œillet, un éclat de lys, un goût de raisin vert. Sensations éprouvées lors de la vie organique, engendrant une libération brève, mais totale, alors que l’être atteignait à la joie parfaite lors d’une circonstance heureuse.
Frank monte encore. L’aurore…
Frank ne monte plus. N’avance plus. L’aurore n’est pas. Tout est noir.
Frank souffre tout à coup. Et il réalise avec précision.
Un obstacle. Un obstacle inattendu.
La première fois, il a été rappelé à la vie par l’anesthésiste, qui réussissait son expérience de réanimation.
Maintenant ?… Ce n’est pas Stella, la fidèle Stella qui, après l’avoir projeté vers le néant corporel, le rappelle, le ramène dans la prison charnelle, stoppant ainsi le voyage du Nécronaute.
C’est… Frank souffre de se sentir bloqué, non plus comme lorsqu’il a été ramené à la vie de la chair, mais bien comme s’il était enchaîné — lui qui n’a cependant pas d’organisme — en cet abîme vertigineux à travers lequel il se mouvait tellement à l’aise.
Non… ce n’est pas possible… c’est une erreur.
Une erreur ? Mais il ne peut plus commettre d’erreur lui-même, puisqu’il est délivré de la servitude des sens, des phantasmes d’un cerveau.
Erreur de machine ? Car, à la base de l’expérience, il y a tout de même un système mécanique. Frank, ectoplasme ou non, âme désincarnée ou seulement pensée humaine attachée à la moelle de son corps par d’invisibles fils sait encore cela.
Défaillance matérielle ? Ou faute de pilotage.
Le pilote ? Mais c’est Stella.
Stella qu’il n’oublie pas, dans son nouvel état. Il n’a pas de souvenirs. Mais il est avec Stella, il pense Stella, il vit Stella. Il est Stella.
Stella, c’est l’éternité pour lui.
Aussi, dans son désarroi, c’est vers Stella qu’il s’élance.
Il appelle. Avec les moyens dont il dispose. Sa voix, ce qui en tient lieu, c’est un élan de tout son être.
– Stella… Stella… Je suis en péril…
Les autres ? Où sont les Mîos ? Les Perséens ? Les Centauriens ? En détresse, comme lui ou en retrait, ou bien en marche vers l’aurore qui lui semble tout à coup inaccessible ?
L’angoisse grandit. Frank n’avance plus. Si cette expression pouvait avoir un sens dans cette antichambre de l’au-delà où il est engagé, il penserait qu’il patauge.
C’est un cloaque noir, un bourbier de ténèbres, où il s’englue de fange d’obscurité.
– Stella… Stella… Au secours !…
Expérience manquée. Il faut revenir. Rentrer à la base. Réintégrer ce corps qui, douillettement entretenu par la colonne de vie, demeure en permanence prêt à le recevoir.
Frank est étrangement lucide. Il se demande (se poser des questions, n’est-ce pas le retour à la souffrance humaine ?) s’il n’a pas commis quelque imprudence, physique ou, qui sait ? métaphysique.
Le risque matériel se double de sacrilège. A-t-on le droit de forcer ainsi les portes de la mort ?
Tourbillon effrayant, épouvante spiralée qui l’emporte. Et toujours ce cri d’âme, ce hurlement de silence qui s’exhale de ce qui est lui : Stella…
Mais Stella ne répond pas. Frank-âme est captif de l’horreur noire. Il est isolé et son vertige grandit.
Il ne saurait éprouver de nausées, sensation seulement inhérente à un organisme constitué, ce dont Frank est privé présentement.
Cependant, il ressent une épouvante indicible. Vertige… Sensation de chute. Il lui semble qu’il frôle un abîme incommensurable, qui va l’engloutir. L’engloutir à jamais, si Stella ne vient pas à son secours, si les machines dont il est l’inventeur refusent leur service, si elles se détraquent. Ou si Stella-pilote ne les fait pas réagir convenablement.
Frank-âme est en cage, maintenant. On le tient. On l’enferme. On le ligote. Il reste égal à lui-même. Il continue à ressentir par un savoir spontané, une impression métacérébrale qui n’a pas besoin de nerfs, de moelle épinière, pour apporter la connaissance de ce qui est.
Et ce qui est atroce.
Le gouffre vertigineux est là. Au-dessous de lui. Au-dessous est encore insuffisant. Il est tout autour et il est au-dessus. Partout, c’est l’abîme.
Frank sait qu’il est encagé, invisiblement enfermé, et qu’il ne peut plus s’en sortir. Le moindre effort va le précipiter dans le noir.
Il a exactement l’impression que pourrait avoir un homme vrai, un homme de chair, enfermé dans une cage suspendue au-dessus d’un puits sans fond et qui, d’un instant à l’autre, risquerait de s’y voir précipité.
– Stella…
L’espoir demeure. Ce qui lui prouve qu’il n’est pas dans cet enfer où l’âme ne peut même plus prier ni espérer.
Tout n’est donc pas perdu. Est-ce l’effet d’un incident technique ? Pas impossible. Malgré le génie dont le docteur Dusaule a fait preuve, malgré la science de Zo’Akl et la technique prodigieuse des ingénieurs Mîos, le système (colonne-de-vie-cercueil-de-cristal-cadran-indiquant-le-point-précis-de-la-mort-organique) peut se détraquer, ou être mal dirigé.
Même par Stella.
Que se passe-t-il ? On a ouvert, ou entrouvert, la cage.
Frank s’est évadé. Il a réussi à s’élancer et, une fraction d’instant, une seconde d’éternité, il survole l’abîme, il lui échappe, il entrevoit de nouveau le monde des vivants biologiques.
Il revoit le grand laboratoire des Arcanes de la Science, à Maakeldar. Il découvre le visage grave du vénérable Zo’Akl, et distingue ses assesseurs en blouses colorées.
La colonne de vie se dresse, palpitante des éléments qui se substituent à son fonctionnement physiologique naturel. Il voit le cercueil de cristal.
Il se voit. Frank Dusaule le Terrien, endormi en esprit, mais vivant dans son cocon si doux de soie d’araignée.
Il flotte au-dessus de lui-même mais, toujours, il cherche Stella.
Libre en pensée, il fonce sur la cabine d’où l’expérience est dirigée.
Devant le grand tableau qui commande les huit départs des Nécronautes, Frank voit le pilote, en combinaison rose.
Stella.
C’est bien là le visage de Stella, c’est bien là le poste qu’elle doit tenir, l’opération « Au-delà » qu’elle doit diriger.
Et cependant, conscient spontanément des choses sans avoir besoin de l’usage des sens ni du travail de la réflexion, Frank sait que ce n’est pas Stella.
Une horreur sans nom naît en lui. Il voudrait lutter, se débattre, se libérer, réintégrer son corps, s’éveiller et hurler la vérité.
Il ne le peut. Il est prisonnier. Bloqué dans un état exceptionnel. Il n’a eu qu’une fugace vision du monde qu’il venait de quitter et déjà tout est retombé dans les ténèbres.
Frank se retrouve dans l’inconnaissable. Les ténèbres totales l’enveloppent. Il n’est plus en cage, cependant, et il avance, il avance, mais il ne peut plus monter vers la miraculeuse aurore où l’attendent les vivantes étoiles.
Il progresse dans un tunnel, un tunnel d’infini, qui mène à l’enfer, un tunnel qui est peut-être l’enfer, parce Frank est peut-être vraiment mort.
CHAPITRE V
Stella ouvrit les yeux et, presque aussitôt, prit conscience. Elle s’élança hors de la couchette sur laquelle elle se trouvait, persuadée de se réveiller dans le poste directionnel des Nécronautes.
L’élan fut stoppé net. Le décor était inconnu et la jeune femme, effarée, regardait autour d’elle.
Que s’était-il passé ? Comment, après avoir perdu connaissance dans le grand labo des Arcanes de la Science, se retrouvait-elle dans cette espèce de cabine de paquebot, ou d’astronef ?
Un navire ? Qu’il fût maritime ou spatial, c’était très certainement à bord d’un navire qu’elle se retrouvait.
Ces parois métalliques peintes, cette couchette, cette armoire, ce hublot, cette installation judicieusement adaptée dans un si petit espace, il n’y avait pas à en douter.
Stella, tout naturellement, courut au hublot et jeta une exclamation.
C’était l’espace, le grand vide. Des étoiles brillaient et elle pouvait apercevoir, à une distance relativement courte, un globe brillant tournant dans l’immensité, sur le fond de velours noir que figure toujours ce qu’il est convenu d’appeler le ciel, lorsqu’il n’est pas vu du sol d’une planète.
– Mon Dieu… Où suis-je ? Et où est Frank ?
Le voile se déchira et elle se souvint.
Elle faillit hurler en pensant à ce qu’il avait dû lui arriver et, en dépit de son cran, Stella redevint soudain une petite femme fragile et se mit à pleurer.
Frank… comme les autres Nécronautes, abandonnés par le pilote, l’infidèle Stella chargée de les « tuer » au moment précis et de les lancer sur les routes de l’au-delà, Frank avait dû périr pour de bon ou, ce qu’il redoutait par-dessus tout, demeurer bloqué entre la vie et la mort, dans une sorte d’incarcération éternelle.
De gros sanglots secouaient ses épaules. Elle ne savait pas où elle était, ni pourquoi elle se retrouvait là, dans les déserts du ciel. Elle ne pensait qu’à lui, victime de son génie.
– Ne pleurez pas, Yooi…
Stella a relevé sa tête blonde et son visage où ruissellent les larmes exprime soudain un mélange de colère, de terreur, de mépris.
– Vous…
Le docteur Kowi entre dans la cabine.
– Vous, c’est vous… Misérable !…
– Chut, Yooi Dusaule. Laissez-moi vous expliquer… Et d’abord, buvez cela…
Il offre, sur un petit plateau, une coupe où danse un élixir rubis.
Mais Stella le repousse avec indignation :
– Traître que vous êtes !… A’Moon a pris ma place, après s’être fait mon visage… Vous avez saboté l’expérience, vous avez…
Kowi, sanglé dans son uniforme vert, a un sourire indéfinissable.
– Causons, voulez-vous, Yooi…
Il prend place, sans plus de façons, sur la couchette que Stella vient de quitter et lui désigne un siège.
Elle crie, soudain :
– Mon mari… qu’est-il devenu ? Qu’avez-vous fait ?
La voix de Kowi se fait nette, sans tendresse :
– Le docteur Dusaule ne risque rien. Ni les autres Nécronautes non plus. Je m’en porte garant. À l’heure qu’il est, à Maakeldar, le savantissime Zo’Akl et son état-major s’arrachent les cheveux… Ils ne comprennent pas. Cependant, les Nécronautes sont en sûreté. Écoutez ce que j’en ai fait…
Il dose son récit, et une lueur d’orgueil brille dans son regard dur :
– Je les ai stoppés sur le chemin qui mène à l’aurore éternelle. J’ai réussi. Comme vous, Yooi Dusaule, étiez la fidèle collaboratrice de votre mari, j’avais une femme près de moi. Et un homme n’est jamais plus fort que secondé par une femme… surtout si elle comprend son métier, ses ambitions son œuvre…
– A’Moon… C’est A’Moon qui…
– Qui règle, à l’heure qu’il est, le déroulement de l’expérience, Oh ! non pas comme l’a rêvé Frank Dusaule. Ni comme a voulu le réaliser Zo’Akl, avec l’aide du monde savant de Maakeldar. Écoutez, Yooi…votre mari est un scientifique de valeur, je ne saurais le nier. Je ne mets pas non plus en doute la puissance cérébrale de Zo’Akl. Seulement, moi, je suis allé plus loin encore qu’eux. Je cherchais, depuis longtemps. Le hasard a voulu que les Mîos aient enlevé un Terrien que les autres Terriens ne comprenaient pas. J’ai vu, à ma disposition, le moyen de devenir maître de l’univers, maître de la vie et de la mort.
Stella écoutait, effarée.
Elle se mordait les poings et, comme il faisait une pause dans ce flux de paroles, elle murmura, hochant la tête :
– Voilà ce que craignait Frank… voilà pourquoi il hésitait, il ne voulait pas aller jusqu’au bout de sa découverte… Pour que les hommes du cosmos ne se mettent pas à vouloir contrebalancer le pouvoir divin…
Le Mîo vêtu d’émeraude ricana :
– Pouvoir divin ? Mais n’est-ce pas l’homme, avec son esprit, qui peut le conquérir, le réaliser, autrement qu’une nature harmonieuse, certes, mais si souvent aveugle…
Stella avança sur lui :
– Docteur Kowi, parlez… Où est Frank Dusaule ?
– Je vous l’ai dit. J’ai… disons, saboté (le mot que vous avez employé est exact) l’effort combiné du Terrien et des Mîos. Qu’importe… Je me suis servi de leurs travaux que je mènerai bien plus loin qu’ils ne l’auront jamais rêvé… Frank Dusaule voulait effleurer la mort, Zo’Akl créer de la vie. Je serai, moi, dispensateur, selon ma volonté, de l’une ou de l’autre.
Stella avait cessé de pleurer :
– Vous êtes fou. Voilà tout.
– Mais non, Yooi. Comprenez-moi, comme A’Moon m’a compris et aidé. Je ne cherche pas à vous dépouiller de votre science, de l’invention de votre mari. Je cherche simplement à vous convaincre de travailler avec moi à devenir maîtres de tout ce qui vit et qui meurt. C’est pour cela qu’utilisant un rayon d’une fréquence inconnue, mon œuvre et aussi un peu celle de ma chère A’Moon, j’ai réussi à fausser le jeu. Oh ! rassurez-vous. Les corps des Nécronautes sont intacts et les colonnes de vie fonctionnent. Seulement, au lieu que leurs âmes soient en marche librement sur les chemins éternels, elles sont enchaînées littéralement, à ma disposition. Et je les mènerai où bon me semblera, quand le moment sera venu…
Stella le regardait avec horreur :
– Frank pensait que, peut-être, nous étions sacrilèges. C’est pour cela qu’il a hésité longuement à accepter les propositions des Mîos et qu’il ne s’est décidé à travailler que lorsqu’il a pu comprendre la parfaite pureté des intentions de Zo’Akl et des Maîtres des Arcanes. Tandis que vous…
– Moi, j’avance, Yooi. Mes projets… vous les connaîtrez bientôt. Pardonnez-moi ce que vous appelez une trahison. A’Moon a votre visage et elle a pris votre voix, vos gestes. Simple jeu pour nous, les Mîos, qui connaissons depuis longtemps les processus mutationnels de l’atome, ce qui nous permet de franchir des parois, de saisir des objets enfermés, et de façonner nos organismes à volonté, bien que la loi de Maakeldar ne l’autorise que sous de sévères réserves…
Il eut un geste d’insouciance :
– Je me moque de la loi. J’ai violé le secret des coffres où Zo’Akl et les Maîtres conservent les plans les plus délicats. Ainsi, j’ai pu réaliser deux figurants, deux robots humains, un homme et une femme, de véritables esclaves, qui ont pris mon visage et celui d’A’Moon et qui, actuellement tiennent, dans le grand labo, le rôle qu’elle et moi sommes censés jouer dans l’expérience des Nécronautes. Zo’Akl n’y verra que du feu. Tout comme il continuera à croire que vous êtes là, que vous dirigez l’opération du poste majeur, alors que c’est A’ Moon qui est devenue Yooi Stella Dusaule…
Philosophiquement, il conclut :
– Dusaule a inventé quelque chose. Les Mîos ont utilisé, réalisé et considérablement amélioré son invention. Moi, je me sers des uns et des autres, afin d’arriver au sommet. C’est logique.
Stella ne l’écoutait qu’à demi, depuis un instant.
– Où voulez-vous en venir ?
– À obtenir votre collaboration. Il y a certains points de détail qui me manquent. Or je sais que votre mari a caché beaucoup de choses, mais que vous les connaissez nécessairement, afin de pouvoir diriger utilement les Nécronautes.
Stella ne répondit pas et passa à une autre question :
– Où sommes-nous ?
– Tireriez-vous déjà des plans pour fuir ? Venez au hublot… J’imagine que vous avez dû y jeter un coup d’œil ?
Souriant, il lui montrait le globe lointain :
– La planète Mîo… Vous pensez peut-être que nous sommes à bord d’un astronef ? Détrompez-vous. Ici, c’est mon domaine… Un satellite artificiel, mais désaffecté depuis longtemps, qu’avec quelques amis acharnés comme moi à réaliser de grandes choses, nous avons réussi à aménager. Les Mîos le croient perdu dans l’espace, ou désintégré. Nous l’avons domestiqué, en quelque sorte, et nous pensons bien y poursuivre nos travaux… D’ailleurs, depuis deux ans de Mîo environ, nous faisons la navette avec Maakeldar, en utilisant de petits canots spatiaux.
Son sourire s’accentua :
– Cela pour vous expliquer que toute tentative d’évasion est stérile. Mais je dois préciser un point. Dès que vous m’aurez donné accord de votre bonne volonté, ce dont je ne saurais douter, j’appelle A’Moon. Nous aurons contact avec Frank Dusaule et nous le ramènerons à la vie, à votre gré…
– Et… les autres Nécronautes ?
– Pour l’instant, ils demeureront dans… ce que vos frères Terriens appelaient les limbes, ce qui ne veut rien dire. Mais je vous expliquerai en temps utile le sort qui leur est réservé.
– Stella regarda Kowi. Une foule de pensées roulaient en elle. Cet homme était-il un vrai savant, ou un aliéné, un démon ?
En tout cas, avec précision, il exposait son petit chantage. Le sort de Frank, âme d’une part, corps de l’autre, était entre les mains de la belle et perfide A’Moon, laquelle pour l’instant avait d’ailleurs toutes les apparences de Stella.
La jeune Terrienne s’était reprise, pendant les discours de Kowi.
– Docteur Kowi, j’ai besoin de réfléchir…
– Mais c’est bien légitime… Maintenant, accepterez-vous de goûter ce breuvage ? C’est d’excellent atti de Maakeldar… Mais, oui, vous l’avez déjà apprécié. On l’extrait des fruits de l’arbuste qui porte ce nom, et vous avez vu de ces jolies fleurs. Et je précise qu’il n’est pas drogué. La décoction est seulement un peu forcée, et elle vous rendra lucidité et vigueur à la fois…
Stella prit la coupe et but. Kowi offrit une cigarette, faite avec les herbes des savanes de la planète Mîo, qu’elle avait déjà fumées à Maakeldar.
Stella aspira quelques bouffées, regarda Kowi, esquissa un fantôme de sourire.
Elle se rendait compte de la situation. Perdue à des milliards de lieues de lumière de la Terre, non seulement elle ne se trouvait plus parmi les Mîos, qui avaient été hospitaliers, mais à bord d’un engin que ceux de Maakeldar ignoraient même.
Frank, le cher Frank, réduit à l’état d’ectoplasme, flottait quelque part dans le grand mystère de l’au-delà, ni mort ni vivant.
Et elle découvrait, dans Kowi, sans doute dans ceux auxquels il avait fait allusion et qui occupaient le satellite, une organisation redoutable, capable des pires choses pour aller contre les règles naturelles qu’ils voulaient asservir.
Mais Stella souriait. Elle était femme et utilisait désormais les seules armes qui lui restaient.
Kowi put croire, à cette attitude, que la partie était gagnée, et que Stella ne demandait un délai de réflexion que pour la forme.
Il l’enveloppa d’un regard, tentant vainement de masquer l’étincelle de triomphe qui passait dans ses yeux.
Puis il se retira, après un mot aimable, lui montrant un bouton, sur la paroi, qu’elle n’aurait qu’à presser pour appeler, si quelque chose lui faisait défaut.
Et l’homme en vert se retira, laissant Stella enveloppée de fumée, dégustant la coupe d’atti par petites gorgées.
Seule, la femme de Frank Dusaule demeura un long instant immobile.
Elle se demandait si on l’observait. Un œil électrique pouvait fort bien être placé quelque part dans la cabine. Des micros également.
Stella se résolut à prendre l’attitude d’une femme absorbée dans ses méditations.
Ce fut, à un certain moment, avec un geste tout naturel que, faisant mine de relever ses boucles blondes, elle glissa deux doigts sous la jolie chevelure, toucha le lobe de son oreille, et détacha délicatement le bijou. Une boucle supportant une perle, avec un clip de brillants.
Elle portait la paire, cadeau un peu suranné revenu à la mode sur la planète-patrie, et que Frank lui avait offert peu après leur mariage.
Stella s’étira, s’étendit, feignit de bâiller.
Dans le mouvement, elle portait la perle devant sa bouche, et commençait à murmurer quelque chose…
CHAPITRE VI
Stella jouait le jeu. Feignant d’allumer une nouvelle cigarette — l’étrange fiancé d’A’Moon lui ayant laissé le paquet avec un briquet à allumage atomique —, elle tenait la boucle d’oreille avec la cigarette et, chaque fois qu’elle la maintenait près de ses lèvres, elle recommençait à faire remuer doucement sa bouche.
La voix, sans timbre, était captée par le minuscule micro.
C’était là un gadget dont Frank était l’inventeur. Le procédé n’était pas nouveau, mais, alors qu’ils s’installaient dans leur pavillon isolé de la région de Compiègne, Frank avait songé à aménager les bijoux de sa femme, le premier en appareil-radio d’une portée extraordinaire, le second étant une arme des plus redoutables.
Stella, se dominant pour garder une attitude naturelle, fumant toujours jusqu’à l’écœurement (le mouvement des cigarettes aidant à dissimuler la présence de la perle), continuait à envoyer un S.O.S. tragique.
Elle avait réglé la fréquence au petit bonheur, ignorant la position exacte du satellite.
Contacterait-elle Maakeldar ? C’était son but. Il fallait alerter le professeur Zo’Akl et son entourage. Et Stella espérait bien que les stations de la planète Mîo seraient pour le moins intriguées, si elles captaient cette émission d’origine inconnue.
La réception était, en soi, un chef-d’œuvre quant au procédé.
Si on envoyait l’appel en chuchotant imperceptiblement contre la perle, la réponse parvenait par vibrations subtiles, qui heurtaient doucement l’organisme et, par le truchement du système nerveux, atteignaient directement le cerveau.
En la circonstance, si réponse il y avait, Stella la percevrait par le bout des doigts qui tenaient la perle, ou simplement par le contact sur ses lèvres qui l’effleuraient.
Une fois encore, trois fois, dix fois, elle appela.
Pas de réponse.
Cependant, le satellite flottait à distance relativement réduite de la planète.
Certes, Stella l’avait estimée à peu près comme la Lune vue trois ou quatre fois en grosseur, depuis la Terre. Ce n’était pas très proche mais ne devait pas excéder cent cinquante ou deux cent mille kilomètres.
Ainsi, l’engin désaffecté et si bien utilisé par Kowi et ses comparses était invisible, et oublié des Mîos, mais une émission de cette envergure devait automatiquement toucher le sol de la planète ou, à plus forte chance, un astronef voyageant dans les parages de Mîo.
Elle ne se lassait pas. À plusieurs reprises, des picotements contre ses doigts, ou sur ses lèvres, lui firent croire qu’on répondait, mais les impressions perçues cérébralement demeuraient vagues, inachevées.
La réponse, si c’était vraiment une réponse, était terriblement parasitée.
Stella arrêta un moment. Elle continuait à fumer pour dissimuler son manège, mais le tabac de Mîo lui soulevait le cœur.
Elle demeura étendue, les yeux clos. Puis se décida à recommencer.
Elle chercha une attitude, arrangea son bras replié sur son visage, comme pour ne plus voir la clarté.
La perle truquée demeurait tout près de sa bouche et, ayant remis le contact, elle envoyait un appel, à destination de Maakeldar.
S.O.S… Alertez professeur Zo’Akl… Laboratoire des Arcanes de la Science… Yooi Dusaule…
La porte de la cabine s’ouvrit brusquement, si brusquement même que la jeune femme, instinctivement se sentant surprise, ne put réprimer un cri.
Elle croyait revoir Kowi. Mais c’était un homme, un Mîo, qu’elle ne connaissait pas qui se présentait et la regardait, assez méchamment.
Encore jeune, trapu et solide, il était sanglé dans une combinaison comme celles très à la mode sur Mîo. Visiblement, il n’appartenait pas aux services de Zo’Akl.
– Compliments, Yooi, dit-il. Vous disposez sans doute d’un émetteur merveilleux… Je suis Hozz, le radio de la station. J’ai senti des interférences et, après avoir tâtonné un peu, j’ai capté vos émissions et j’ai situé le point d’envoi après quelques minutes. Vous ne refuserez pas de me montrer une pareille merveille…
Stella s’était dressée sur son séant.
Elle avait peur. Peur comme une femme surprise dans son intimité.
Comme une femme qui comprend le péril, non seulement qu’elle encourt, mais qui menace celui qu’elle aime par-dessus tout.
Parce que, par ce malencontreux incident, c’était Frank qui se trouvait menacé davantage encore.
Le nommé Hozz fit un pas :
– Yooi… je ne me permettrai pas de porter la main sur vous. Le docteur Kowi ne le tolérerait pas. Mais j’ai mission de surveiller tout ce qui concerne le monde radiophonique, et mon devoir est de vous dire la trahison que vous préparez…
– Trahison ? s’écria Stella, soudain indignée. N’est-ce point vous, vous et vos pareils, qui trahissez le professeur Zo’Akl, et toute la cause des Mîos, vos coplanétriotes ?… Hozz ricana :
– Yooi, nous ne sommes pas là pour ce genre de discussion. Je vous demande seulement de me confier l’émetteur dont vous disposez. Non seulement vous ne vous en servirez plus, mais, en tant que technicien, je serais heureux de l’examiner et de…
Stella réfléchissait, très vite.
Cet humanoïde lui répugnait. Comme A’Moon, comme d’autres qu’elle ne connaissait pas, il était de cette organisation démentielle qui voulait utiliser la science d’autrui pour son service personnel, quitte à accomplir des actes abominables.
Et, si on lui ravissait la boucle d’oreille, c’en était fait de son astuce. Kowi et les autres sauraient qu’elle feignait pour les tromper, et demeurait décidée à la lutte, pour sauver Frank et contrecarrer leurs criminels projets.
Elle vit s’avancer Hozz.
Malgré ses protestations, elle avait compris qu’il porterait la main sur elle, qu’il la fouillerait sans douceur et sans pudeur, bien décidé à trouver le miraculeux petit appareil.
Stella, horrifiée, vit le visage basané du Mîo, dont les yeux luisaient avec fureur, se rapprocher de la couchette.
Mais Hozz, soudain, grimaça horriblement, se plia en deux, portant les mains à son abdomen.
Il exhala un ahanement et oscilla un très court instant sur place.
Puis il s’abattit, comme une masse, juste au pied de la couchette qui supportait la femme de Frank Dusaule.
Stella semblait hallucinée par ce qui venait de se produire :
– Mon Dieu !… Pardonnez-moi !… J’ai… J’ai tué un homme !…
Elle demeura un instant sans oser se lever. Enfin, elle se décida.
Ne fallait-il pas profiter de sa victoire ?
Frank avait donné à sa femme un terrible moyen de défense. Il avait suffi à la douce Stella, se sentant menacée, de saisir rapidement la seconde boucle d’oreille, d’actionner un déclic dans le clip de brillants qui retenait la perle, semblable à celle qui servait de station radio.
Mais, cette fois, il en était jailli un fil lumineux, incroyablement menu et ardent.
C’était un minilaser, mis au point par le cerveau inventif de Frank, qui s’amusait à ces gadgets tout en poursuivant ses recherches sur le moyen d’explorer le domaine de la mort.
Le sinistre Hozz venait de l’expérimenter à ses dépens et il ne bougeait plus, la base du thorax traversée par le fil qui ne pardonnait guère.
Stella réussit enfin à se maîtriser.
Elle contourna avec horreur le corps de sa victime et, un instant, resta la tête dans ses mains.
Que convenait-il de faire ?
Vraisemblablement, Hozz, se croyant malin et connaissant naturellement la présence de la captive, avait cru s’en rendre maître sans l’aide de personne.
Donc Kowi et tous ceux qui se tenaient sur le satellite de Mîo ignoraient, non seulement le drame rapide qui venait de se jouer, mais aussi le fait que Stella, tout en semblant vouloir étudier les singulières propositions de ses geôliers, tentait d’alerter Zo’Akl et la planète.
C’était un temps précieux qu’il ne fallait pas perdre et Stella, un peu effarée, mais décidée, songea qu’il importait de tenter une évasion, par tous les moyens.
Elle n’avait pas le choix, bien que pouvant se demander comment sortir d’un satellite artificiel gravitant à des centaines de milliers de kilomètres de sa planète tutélaire.
Elle avait eu un geste pour replacer les boucles à ses oreilles.
Elle se ravisa, replaça seulement la boucle-radio, gardant entre ses doigts la boucle-laser.
La bataille était engagée. Elle se savait en état de légitime défense.
Frank avait accepté finalement de travailler avec les Mîos. Kowi et les autres étaient des traîtres, dangereux peut-être pour le cosmos tout entier.
Le devoir de Stella était tout tracé. Lutter. Pour cette noble cause.
Et pour Frank.
Se sentant plus forte, avec le terrible minilaser dont elle ne pouvait évoquer sans un frisson l’effroyable puissance, elle sortit, marchant d’un pas un peu mécanique, de la cabine qui lui servait de prison.
Le décor qu’elle découvrit ne la surprit pas. Dans toutes les galaxies où l’homme a mis son génie, les engins interplanétaires et les satellites sont des paquebots, construits en métal, avec des cabines disposées au long d’une coursive semblable à celle dans laquelle Stella débouchait.
Le cœur de la jeune femme battait à grands coups.
Mais elle avait conscience d’une chose, c’est d’arriver dans une de ces situations à la fois absurdes, désespérées et sans issue perceptible où l’humain ainsi engagé n’a plus rien à perdre.
Et Stella n’eût pas appartenu à cette race humaine, si diverse et si semblable à elle-même dans ses différentes incarnations du cosmos, si elle n’eût pas encore gardé un petit espoir.
Celui de sauver Frank. Frank « coincé » entre la vie et la mort.
Elle avança donc, tenant le minilaser entre ses deux doigts, sachant bien que nulle puissance ne résisterait au terrible fil de lumière mis au point par Frank, ni homme ni machine.
Elle entendait, dans l’immense engin, des vrombissements continus, des chocs sourds, parfois il lui semblait distinguer aussi des voix.
Depuis son arrivée à Maakeldar à bord de l’engin-globe bleu qui l’avait amenée de la Terre, elle avait pu constater que tous les Mîos, bien que se tenant à l’écart des Galaxiens, avaient parfaitement assimilé leur langue universelle, le spalax, cet espéranto de l’espace mis au point dès les premières relations interplanétaires.
Toutefois, si on ne s’adressait pas directement à elle, on devait discuter en mîo, et son séjour avait été trop bref pour pouvoir apprendre l’idiome local, sinon pour quelques mots et expressions.
Stella marchait toujours et ne fut pas surprise lorsque deux personnes, un homme et une femme mîo se dressèrent devant elle, venant tranquillement au long de la coursive.
Il y eut un instant de stupeur, puis, ensemble, les Mîos se ruèrent sur elle, jetant des expressions spontanées dans leur langue, si bien que Stella n’en comprit pas la lettre, mais bien le sens.
Elle éleva la perle fatale entre ses doigts :
– Arrêtez ! Arrêtez ! cria-t-elle en spalax. Sinon vous êtes morts ! (Stop… Stop… Hou his tod).
Mais ni l’homme ni la femme ne parurent comprendre, ou ne voulurent tenir compte de l’avertissement.
Stella avait abattu Hozz. Elle voulut leur faire peur, en évitant de commettre un autre meurtre, surtout double.
Le feu du laser naquit entre ses doigts, sortant d’un appareil si minime que les autres ne le distinguèrent même pas.
Mais le mince trait de feu irradiait et, allant frapper la paroi, commençait à l’entamer.
La femme hurla, surtout quand Stella, d’un imperceptible mouvement qu’elle ne voulut même pas, ramena le laser droit vers elle.
La femme Mîo, le bras entamé par l’arme fulgurante, vit son sang jaillir, et cesser de couler aussitôt, et se plaqua à la paroi, les yeux exorbités.
Son compagnon brandissait une arme, un simple poignard, mais son geste était caractéristique.
Il allait le lancer, mouvement primitif, instinctif, de l’homme qui attaque ou se défend, qu’il soit préhistorique, mercenaire, agent secret ou pilier des bas-fonds.
Stella dut encore se défendre et braqua le laser de façon à détruire le poignard.
Ce qu’elle réussit parfaitement. Le coutelas se trouva désintégré immédiatement et disparut, dilué par fission nucléaire totale, dans une petite explosion.
Seulement la main de l’homme disparut en même temps, dissociée par le même procédé.
Il demeura stupide, se trouvant subitement manchot. Cela ne saignait déjà plus, les blessures provoquées par le laser se trouvant cautérisées spontanément, par la force des choses.
Et les deux Mîos, horrifiés, s’arrachèrent à leur épouvante, tournèrent les talons et disparurent au coude de la coursive.
Seule, Stella put se demander une seconde si elle avait rêvé.
Et puis elle s’élança, trouva bientôt devant elle une porte métallique.
Au-delà, on entendait, plus forts que jamais, les vrombissements, les grincements, indiquant une usine ou un grand laboratoire.
Stella, avec le minilaser, ouvrit une brèche dans la porte.
Devant elle, elle découvrit alors une salle très vaste, occupant très vraisemblablement le centre même du satellite artificiel qui servait de repaire à Kowi et à ses sbires.
Et cette salle avait été convertie en laboratoire. Un laboratoire qui était la réplique quasi rigoureuse de celui de Zo’Akl, dans la Cité Magistrale de Maakeldar. On y revoyait les colonnes de vie, les cercueils de cristal, maints appareils semblables, mais, également, disposée circulairement, une incroyable théorie de cages-vitrines, coulées chacune dans un seul bloc de verre légèrement coloré.
Et des choses inconnues, aux lignes fuyantes, aux couleurs irrévélées, y apparaissaient.
Stella regarda tout cela, et ces gens qui la fixaient.
Plusieurs armes étaient braquées sur elle. Des pistolets fulgurants, à rayon atomique, tout au moins aussi dangereux que le minilaser.
Une voix sonna, dans un micro :
– Jetez votre arme, Yooi Dusaule. Il ne vous sera fait aucun mal.
Stella leva les yeux, aperçut une passerelle franchissant le labo à une douzaine de mètres de hauteur.
Plusieurs hommes, dont Kowi, se tenaient sur la passerelle. À l’extrémité, il y avait un vaste plateau, sur lequel s’étageaient des appareils, et Stella comprit que celui qui était là était tout bonnement un pilote. Cette installation ayant pour objet la direction et la surveillance de la gravitation du satellite, officiellement abandonné, mais si bien mis à profit.
– Yooi Dusaule, pour la dernière fois… Une idée traversait Stella. Détruire les commandes, interdire à l’engin de poursuivre sa route. Ainsi, même si elle devait périr, l’organisation serait en échec, et astreinte à retomber sur la planète Mîo.
Au moment où les fulgurants crachaient sur elle, elle se jeta au sol et élevant la perle diabolique entre le pouce et l’index, braqua le minilaser sur la plate-forme de pilotage.
Une formidable étincelle en jaillit, tandis que le pilote, projeté en arrière, dégringolait, de quinze mètres, sur une des cages de verre qu’il écrasait de son poids.
Une femme se précipita. C’était celle que, dans la coursive, Stella avait blessée au bras, désintégrant ensuite la main de son compagnon.
Courageusement, elle se jetait sur Stella, lui paralysait la main et l’obligeait à lâcher la fatale boucle d’oreille.
Seulement, le mal était fait.
Dans l’espace, le satellite artificiel, déséquilibré parce que le circuit gravitationnel était détruit, commençait à tanguer de façon redoutable.
On maîtrisait Stella qui, à bout d’émotion, se laissait faire, aux limites de perdre connaissance. Mais Kowi et les siens avaient déjà fort à faire.
L’immense engin, n’étant plus dirigé, coupé de son circuit stabilisateur qui le maintenait à distance constante de la planète tutélaire, commençait à dériver dans l’espace.
Titubants, projetés contre les parois ou les plafonds, saisis de nausées, saignant et couverts d’ecchymoses, les hommes de la secte se débattaient. Quelqu’un hurla :
– Nous allons tomber !… Tomber sur Mîo !…
– Les fusées !… Il faut provoquer une réaction…
– C’est risqué !
– Nous n’avons plus le choix !
On réussit à déclencher les fusées-réacteurs, pour tenter de rééquilibrer le satellite, interdire la chute.
Ce fut, de ce côté, une réussite. Deux flammes immenses, jaillirent, projetant l’engin du côté opposé à la planète Mîo, et, sur le sol du monde de Maakeldar, les astronomes s’étonnèrent de découvrir, alors que c’était seulement le crépuscule, cette double et insolite météorite qui explosait spontanément.
Seulement, un instant après, dans le désastre général, Kowi apprenait quelque chose avec effroi.
Le satellite, projeté trop violemment par les fusées, avait échappé à l’attraction planétaire de Mîo et, ne gouvernant plus, réduit à l’état d’épave pour un moment avant qu’on ne puisse réparer ce que Stella avait démoli, il était saisi par un centre gravitationnel inconnu et il fonçait, à une vitesse encore indéterminée, dans les gouffres infinis du cosmos…
DEUXIÈME PARTIE
S.O.S. AU-DELÀ
CHAPITRE PREMIER
Il y avait une telle circulation aérienne au-dessus de Paris-sur-Terre que Robin Muscat avait renoncé à la route de l’air.
Les héliscooters, les électrautos, les hélicoptères déjà un peu désuets, frôlaient les lignes des monorails et tournaient autour des pylônes immenses qui réglaient leurs mouvements.
L’inspecteur de l’Interplan (la police interplanétaire) avait préféré, pour aller plus vite, emprunter le réseau souterrain.
Il y avait beau temps que, dans la Capitale Franco-Terrienne, on ne circulait plus au sol, sinon à pied.
Entre les buildings immenses, les monuments archaïques jalousement entretenus parmi les espaces verts, les Parisiens et les millions d’humanoïdes venus de toutes les planètes pouvaient aller paisiblement, tandis que les véhicules, tous semi-aériens, ne se posaient qu’en parkings ou disparaissaient dans les tunnels de l’ancien métropolitain, désaffecté et transformé en un labyrinthe de rues souterraines fort pratiques.
Là, il n’y avait nul piéton, seulement les engins de toute sorte.
Robin Muscat, qui venait de Montmartre, où se tenait le siège de l’Interplan, ne mit donc guère plus de dix minutes pour atteindre, au sud de Paris-sur-Terre, le grand centre psychiatrique de Sainte-Anne en utilisant le souterrain Clignancourt-Orléans.
Le policier des étoiles, qui avait mené tant d’enquêtes à travers le Zodiaque, était soucieux, à la suite de sa conversation avec M. Lepinson, son directeur, et il pensait que son entrevue avec son ami le docteur Stewe ne ferait que lui amener des soucis supplémentaires.
Stewe, physicien de valeur, était présentement en stage à l’hôpital des aliénés, et il reçut Muscat en compagnie du maître des lieux, le professeur Fougerin.
Sainte-Anne semblait un paradis, avec ses élégants bâtiments, ses jardins climatisés où les fous pouvaient trouver un printemps éternel.
Mais les deux médecins ne paraissaient pas goûter le charme de leur établissement et, tout de suite, leur conversation avec le policier s’orienta sur un sujet brûlant.
– Nous avons besoin de vous, Muscat. Après étude, le professeur Fougerin, ses assesseurs, et moi-même, nous demandons si les cas que nous vous avons signalés relèvent vraiment de la neurologie… ou de la police.
Dans le bureau de Fougerin, une jeune doctoresse présentait, sur un écran, des fiches-films, montrant les patients sous divers aspects, tandis qu’une voix enregistrée donnait tous les détails nécessaires.
– Premier cas : Castel, Jean-Jacques. Soixante-deux ans. Ingénieur retraité. Veuf depuis quatre ans. Homme jusqu’alors parfaitement équilibré, modèle de calme et d’ordre. A conçu un système d’ondes musclées capables de soulever une masse aqueuse, permettant ainsi de construire spontanément des tunnels sous-marins…
On voyait l’homme, avec un visage placide couronné de cheveux blancs mais gardant encore une allure athlétique.
Le speaker commenta ensuite le déroulement du film. On vit Jean-Jacques Castel dans l’établissement, puis interrogé par Fougerin en personne.
L’ancien ingénieur avait donné tout à coup des signes de dérèglement.
Il prétendait que sa femme lui parlait, sa chère disparue.
Il raisonnait parfaitement sur son cas, en esprit rationnel qu’il avait toujours été.
Jamais, ni lui, ni Mme Castel de son vivant, n’avaient cru aux fariboles du spiritisme. Or Castel assurait qu’il entendait une voix lui parler intérieurement, une voix féminine, si précise, si angoissée, qu’il en était obsédé.
Ensuite, il avait admis qu’il ne s’agissait pas de l’esprit de son épouse, ce qu’il avait pu, pendant un instant, croire, le redoutant et l’espérant à la fois.
Non, il en convenait ce n’était pas elle. Mais c’était bien une femme qui l’appelait, de l’au-delà.
De lui-même, il s’était confié à son médecin. Puis à un neurologue et enfin on l’avait admis à Sainte-Anne.
Robin Muscat vit le film se terminer sur un plan américain de l’ingénieur qui exposait : « … Le traitement n’agit pas sur moi. D’ailleurs je me sens parfaitement normal. Mais je l’affirme, une femme en détresse m’appelle. Elle se dit captive de l’au-delà, entre les limites de la vie et de la mort. Je peux préciser qu’elle se nomme Ammaïl et se dit originaire du monde de Persée. Cela dit, je ne comprends pas et fais confiance à mes médecins ».
Muscat, interrogé par Stewe et Fougerin, demanda à voir d’autres cas avant de donner son avis.
On fit de nouveau l’obscurité dans le bureau et la doctoresse projeta le second film :
– Cas numéro deux : Chartier Guy. Vingt-trois ans. Champion de natation et de volley-ball. Sportif professionnel, a mené une vie saine et présenté un caractère rieur, enjoué, jusqu’au jour où il se dit avoir été contacté psychiquement par une jeune femme, originaire d’un monde très lointain, qui le supplie de venir à son secours…
C’était, à quelques variantes près, le cas de l’ingénieur Castel.
Malheureusement, le pauvre Chartier, lui, était devenu presque fou furieux de n’avoir pas été cru. Après des moments d’asthénie, où il se désolait passivement de ne pouvoir atteindre sa princesse inconnue, il prenait des colères violentes, tenait des propos extravagants. On l’avait interné, au désespoir général et, par instants, on en venait au traitement des agités.
Le troisième cas était une jeune femme, Aline Martinet. Mariée, mère de deux bambins, elle était, elle aussi, la plus souriante et la plus raisonnable des femmes, lorsqu’elle avait entendu la voix. Une voix d’homme, en ce qui la concernait.
Son mari, son entourage, désespérés, l’avaient astreinte à se soigner.
Muscat vit, sur l’écran, le beau visage aux yeux dorés d’une jeune et jolie personne qui exposait, sans exaltation visible, les visions colorées d’un monde ineffable, où un homme (ou plutôt l’esprit d’un homme) se débattait dans une angoisse sans nom et la priait de « faire quelque chose » pour le tirer de là.
Après les trois projections, Muscat eut une conversation assez longue avec le grand psychiatre et l’éclectique docteur Stewe, que ses études de physique avaient mené à Sainte-Anne pour y parfaire un nouvel appareil de son invention, qu’il se proposait de montrer par la suite à ses deux interlocuteurs.
– Professeur, vous pensez, si je comprends bien, que ces trois malades confiés à vos mains ne sont pas fous.
– Absolument, Inspecteur. Je ne saurais le révéler officiellement. Ni leurs familles, ni les services publics, ni (il baissa là voix) certains de mes collaborateurs, ne pourraient admettre que je les remette en liberté. Mais je travaille depuis un certain temps avec le docteur Stewe, qui m’a conseillé de me confier à vous.
– Je vois. Un cas de conscience, Professeur. Comment garder internés plus longtemps des gens sains d’esprit… qui cependant donnent dans le farfelu et que d’aucuns peuvent croire dangereux ?
– Bien sûr, dit Stewe. Jusqu’à nouvel avis, personne, à travers la Galaxie, ne saurait admettre, sans verser dans le charlatanisme ou la superstition la plus abjecte, que les morts puissent parler aux vivants.
– Très juste. Les plus croyants d’entre nous rejettent, eux aussi, la ridicule nécromancie, jugée sacrilège autant que stupide.
– Alors, Inspecteur ?
– Professeur, votre avis d’abord.
– Ces gens… ne sont-ils pas victimes d’un phénomène inconnu ? Télépathie… J’entends télépathie provoquée. Nous avons connu, depuis les échanges interplanétaires et interstellaires, tant de drames. Autrefois, les hommes se heurtaient sur leur propre planète, avec des moyens divers. À présent, soupira le neurologue, ils usent de moyens souvent fantastiques pour se nuire, souvent à des dizaines d’années de lumière. Je vous donne ma parole de psychiatre que Jean-Jacques Castel et Aline Martinet sont sains d’esprit.
– Et le jeune Guy Chartier ?
– Son agitation n’a d’autre origine que sa bouillante jeunesse. Il est proprement tombé amoureux d’une femme qui n’existe (au moins, pouvons-nous le penser) que dans son imagination. Alors le cas devient classique.
– Me permettrez-vous de les interroger ?
Tour à tour, l’ingénieur Castel et le virulent champion furent mis en présence de Robin Muscat.
Il les interrogea, les écouta, discuta avec eux, se convainquit en effet que, l’un comme l’autre, ils entendaient nettement ces voix féminines. Il se convainquit qu’elles étaient différentes. Mais il obtint des précisions. D’après les derniers messages reçus (il semblait bien s’agir d’émissions), Castel était en rapport avec une personne ayant appartenu au beau sexe et venant du monde de Persée. Il ne sut la décrire, répéta son nom : Ammaïl, dit qu’elle venait encore de lui parler, admit avec le professeur et l’inspecteur que cela ressemblait à la captation d’ondes-radio qui lui fussent parvenues sans le truchement de la moindre antenne.
Guy Chartier, lui aussi, avait reçu d’autres messages. Il était assez agressif et se plaignit d’avoir été douché.
– Soyez donc raisonnable, dit Fougerin, nous ne voulons que vous aider.
– En m’enfermant chez les dingues…
– Bon, fit Muscat. Mais la charmante personne qui vous appelle à l’aide, n’est-elle pas prisonnière à sa manière, elle aussi ?
– Alors ? Comment pourrai-je la délivrer si on me boucle ?
– Très bien, jeune homme. Je vous donne ma parole qu’on vous relâchera immédiatement si vous connaissez le moyen d’aller la chercher…
Le champion demeura coi. Muscat, sans le brusquer, lui demanda des précisions, entra dans son jeu. Il finit par savoir que l’inconnue avait elle aussi donné ses coordonnées. Pas une Terrienne non plus. Elle était née à Maakeldar, sur la planète Mîo, dans un monde appelé le Verseau par les autres humanoïdes.
Fougerin et Stewe, qui n’en avaient pas encore tant entendu, prenaient des notes.
On fit promettre à Chartier, comme à Castel, d’alerter leurs gardiens dès qu’ils entendraient l’appel mystérieux. Il fut convenu que des magnétophones seraient mis à leur disposition en permanence et qu’ils devaient enregistrer au fur et à mesure, en se contentant de répéter aussi précisément que possible ce qu’ils entendraient de la part de leurs correspondantes de l’au-delà.
Vint le tour d’Aline Martinet.
Muscat fut charmé de sa beauté paisible. Elle était seulement un peu mélancolique, parce que son cas l’avait fait séparer de son mari et de ses enfants.
L’inspecteur lui assura que ce serait de courte durée et, comme il l’avait fait pour les deux hommes, expliqua qu’on était assuré de son bon équilibre mental, qu’il était policier et menait une enquête pour démasquer les Extraterrestres qui prenaient les Terriens en guise de transistors.
Aline, elle aussi, était de plus en plus précise.
– Professeur, j’ai pu donner, depuis hier, certains renseignements au médecin du service où je suis. Il vous les confirmera.
– Voulez-vous nous les répéter, madame, demanda poliment Muscat.
– Eh bien !… c’est incroyable, Inspecteur et je me demande si, si je parle, on ne commencera pas à douter sérieusement de ma santé mentale, comme j’en doute moi-même.
– Voilà des paroles bien raisonnables, fit le professeur, qui voyait les larmes perler aux beaux yeux d’Aline Martinet.
– Nous vous demandons toute la vérité, insista Muscat.
Elle soupira et se décida :
– Celui qui me supplie est, il semble l’affirmer, dans l’au-delà. Ce que nous appelons l’au-delà. Une sorte de no man’s land… Comment expliquer cela ? Les émissions ne sont pas assez précises… Toutefois, c’est inouï, j’ai pu comprendre qu’il avait vécu parmi nous… qu’il n’était ni mort ni vivant…
Elle s’interrompit, les regarda tous trois, redoutant visiblement d’être traitée comme une aliénée.
Le professeur la pria doucement de poursuivre :
– Eh bien ! avoua Aline… je sais son nom…
– Vous savez ?…
– Oui. Il se nomme Frank… Je suis sûre du prénom… Solle… Desol… Quelque chose comme ça… Il vivait dans une maison voisine de Paris… Je n’ai pas compris où… Il a été enlevé, je crois bien, en compagnie de sa femme… Emmené dans la constellation du Verseau…
Les trois hommes échangèrent un regard.
La correspondante occulte de Guy Chartier, n’avait-elle pas prétendu, elle aussi, venir du Verseau ?
Cependant, Aline Martinet était très énervée par cette entrevue. On la remit aux mains de ses infirmières, en lui promettant une délivrance proche. Elle eut ce mot surprenant. :
– Oh ! moi… Je sais qu’on ne me fera pas de mal. Je souhaite seulement retrouver mon mari, mes enfants… Mais celui qu’il faut délivrer, messieurs, c’est lui, c’est ce malheureux Frank… Il souffre, entre la vie et la mort. Il faut faire quelque chose pour lui…
Muscat avait noté tout ce qu’il avait entendu. Stewe lui demanda alors de venir chez lui le lendemain, avec le professeur Fougerin. Il voulait leur faire les honneurs de sa dernière invention.
– Pensez-vous, grogna Muscat, absorbé déjà par ses réflexions, que vous avez fabriqué quelque chose qui puisse nous aider ?
– Mais précisément, limier de l’espace, dogue des comètes. Je sais votre scepticisme…
– Puis-je appeler l’Interplan d’ici, Professeur ?
Le vidéophone transmit les renseignements demandés, quant à la disparition éventuelle du personnage signalé par Aline Martinet.
Muscat, comme Stewe et Fougerin, bondirent quand ils apprirent que, en effet, deux mois plus tôt, un docteur Frank Dusaule et son épouse Stella avaient disparu sans laisser de traces de leur propriété de la région de Compiègne.
Deux points de détail les frappèrent.
Les Dusaule avaient été volatilisés alors qu’un phénomène curieux se produisait. Une sorte d’orage localisé, qui avait englobé leur domaine et s’était ensuite dissipé sans dommage.
Ensuite, Frank Dusaule avait proposé au ministère de la Recherche Scientifique Terrestre la construction d’un appareil capable d’engager un humain, sans péril, dans le domaine de la mort.
Le rapport ajoutait que le brevet avait été rejeté sans suite par la commission adéquate, le projet étant jugé totalement ridicule, bien que l’auteur fût pourvu du diplôme de docteur en médecine et prétendit se baser sur les phénomènes classiques de l’anesthésie.
Fébrile, Muscat bondit :
– Demain, chez vous, Stewe ! Vous allez nous montrer cette merveille et je vais bien voir si c’est ce que j’espère. Vous serez des nôtres, Professeur. Et je vais demander à quelqu’un d’être présent, si Stewe n’y voit pas d’inconvénient.
– Quoi ? À Coqdor ? Je le croyais en mission du côté de la Polaire, ou de Cassiopée, ou de…
– Non. Je sais qu’il est de retour. Alors, d’accord ?
– D’accord.
– À demain, messieurs. Et je crois, Professeur, que vous pouvez assurer à vos trois patients qu’ils ne sont pas fous, pas du tout. Et que leurs renseignements vont, au contraire, nous être des plus utiles…
CHAPITRE II
La douce lueur qui régnait dans le laboratoire du docteur Stewe faisait briller le crâne chauve du maître de céans, et jetait des reflets sur ses lunettes sans monture.
On y voyait également l’œil clair et les cheveux en brosse de l’inspecteur Muscat, le visage buriné et toujours soucieux du professeur Fougerin, expert en aliénation mentale, enfin, sous le casque capillaire doré, coupé court, les yeux verts indéfinissables du chevalier Coqdor, qui gardait près de lui, couché à ses pieds, son monstre familier, le pstôr Râx, le dogue chauve-souris ramené de la planète Dzo.
– Alors… cette merveille ? demanda Muscat. Nous bouillons d’impatience, Stewe. Avez-vous trouvé un nouveau moyen de communication à grande distance, la façon de franchir la Galaxie en trois secondes, ou bien ?…
– Vous êtes insupportable, Muscat, coupa Coqdor. Je fais confiance à Stewe.
Le physicien les enveloppa d’un regard aigu :
– Vous êtes prêts, messieurs ? Bien. Je vais vous présenter quelqu’un qui va pouvoir nous en dire plus sur l’énigme qui nous préoccupe que les pensionnaires du professeur Fougerin.
Il pressa un bouton. Il y eut un tout petit instant de silence et la porte s’ouvrit.
Un androïde de métal, à peu près semblable aux milliers d’autres androïdes en service sur la planète Terre, entra de son pas raide et vint s’installer tout droit dans un fauteuil faisant face aux trois invités du docteur Stewe.
Le monstre Râx leva son mufle, huma dans la direction de cette chose insolite, mais, ne découvrant aucune odeur humaine, ni même vivante, il se remit le museau entre ses pattes ailées, contre les jambes de Coqdor.
– Un robot… C’est pour nous présenter un robot que vous nous avez dérangés, Stewe ? Nous en voyons des dizaines tous les jours.
Stewe ne releva pas l’ironie désagréable du policier :
– Je vous présente Koo, messieurs. Un robot pas comme les autres et vous allez en juger. Koo est un robot-médium.
Muscat feignit de pouffer. Le psychiatre fit la moue.
Seul Coqdor parut très intéressé :
– Stewe… Savez-vous donc exactement ce qu’est la médiumnité ?
– Pas autant que vous, Chevalier Coqdor, vous dont les facultés psychiques surprennent le monde savant de la Galaxie. Mais j’ai été amené à penser que le cerveau du médium entrait directement en relation avec des faits, ou plus exactement avec la perception visuelle ou auditive de faits s’étant déroulés antérieurement ou devant se produire dans l’avenir.
– Tout le monde sait cela, fit observer le professeur, et il y a beau temps que nous sommes sortis des époques primaires où on ne croyait en rien, sinon en ce qui se passait quotidiennement, juste sous le nez des gens, et pas plus loin…
– Mais il n’en est pas moins vrai, Professeur, que les plus grands médiums, dont notre ami Coqdor ici présent, utilisent cette faculté sans arriver exactement à l’analyser eux-mêmes.
– Ils s’en servent, c’est le principal, ronchonna Muscat.
– Silence, policier sceptique. Vous venez donc de ces époques barbares évoquées par le professeur ?… Pour construire Koo, en conséquence, j’ai dû échafauder une hypothèse, et fabriquer son appareil-cerveau à partir de ce qui n’était qu’une spéculation de ma propre pensée… J’ai admis, au départ, que le phénomène médiumnique, puisqu’il n’utilisait ni l’œil, ni l’oreille, ni aucun des sens humains courants, avait son siège directement au cerveau. Et qu’il se produisait alors exactement ce qui arrive dans certains déserts : un mirage. Un reflet lointain d’un fait tangible, d’une présence réelle.
– D’accord, dit Coqdor.
– D’accord, ajouta Muscat. Seulement dans le cas du mirage, le fait, la présence, sont simultanés à la vision de l’œil humain.
– D’accord, ricana à son tour Stewe. J’ai donc admis également que ce mirage (en dehors des sens) ne se produisait pas forcément à partir d’un fait immédiat, mais « quelque part dans le temps ».
– Je pense que vous avez raison, approuva Coqdor. Bien que pratiquant la voyance depuis longtemps, j’avoue que l’idée m’avait peut-être effleuré, mais que je ne m’y suis pas arrêté. Un mirage dans le temps, ce serait donc cela ?
– Oui, si l’on admet le présent éternel, cette sorte de toboggan au long duquel se déroule notre vie, ou plus exactement, notre perception de la vie. Muscat s’énervait un peu.
– Voilà le principe posé. Votre Koo perçoit les mirages du temps. La démonstration, s’il vous plaît ?